Un roman autopublié sur Amazon sur la pédocriminalité provoque un scandale sans précédent
Scandale: un roman autopublié sur Amazon aborde la pédocriminalité

Un roman autopublié sur Amazon sur la pédocriminalité provoque un scandale sans précédent

En 2011, le phénomène littéraire Cinquante nuances de Grey a popularisé un genre spécifique : la dark romance. Ce domaine explore des fantasmes transgressifs, flirtant avec des tabous comme la domination, la soumission et certaines violences sexuelles codifiées. Aujourd'hui, un ouvrage autopublié par l'autrice Jessie Auryann sur Amazon a déclenché un scandale d'une ampleur inédite en abordant de manière crue le tabou suprême : la pédocriminalité exercée sur de très jeunes enfants, y compris des nourrissons.

Numéro 1 des ventes avant son retrait

Il s'agit d'un diptyque dont le premier tome, Corps à cœur, est paru en juin 2023, et le second, Cœur à corps, en juin 2024. L'histoire met en scène une influenceuse érotique qui rencontre Arkhan, un jeune père célibataire. Sous son impulsion, les personnages commettent des violences sexuelles détaillées sur des enfants, dont un bébé de quatre mois, le récit adoptant le point de vue de l'agresseur.

Initialement noyé dans la masse des œuvres autoéditées sur Kindle Direct Publishing, le roman a été repéré fin février 2024. Une tempête médiatique a suivi : une pétition sur Change.org a recueilli plus de 70 000 signatures, des signalements massifs ont été effectués sur la plateforme Pharos, et la haute-commissaire à l'enfance, Sarah El Haïry, a saisi la justice le 24 février pour exiger son retrait. Paradoxalement, le scandale a propulsé l'ouvrage en tête des ventes dans la catégorie « Romance » sur Amazon, avant son retrait le même jour.

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Une œuvre « profondément abominable » selon une spécialiste

Fleur Hopkins-Loferon, historienne des arts et autrice d'un guide sur la dark romance, a analysé les deux tomes. « La dark romance se caractérise par de faux tabous et des fins heureuses. Ici, les personnages se réjouissent de la souffrance infligée à des enfants, y compris à leur propre progéniture. C'est un livre profondément abominable », affirme-t-elle. Elle souligne une erreur de catégorisation : « Ce texte ne relève pas de la dark romance, mais plutôt de l'extrême horreur, un genre anglo-saxon qui s'empare des tabous et des violences extrêmes. La dark romance est un espace de transgression contrôlée, pas sans limites. »

Un cadre juridique incertain

Maître Xavier Moroz, avocat pénaliste, écarte la possibilité de poursuites basées sur l'article 227-24 du Code pénal, qui vise les contenus pornographiques mettant en scène des mineurs, car il concerne les images, pas les écrits fictionnels. Le seul terrain possible serait l'article 24 de la loi sur la liberté de la presse, sanctionnant la provocation publique à commettre un crime. « Pour que la provocation soit constituée, il faut que le livre cherche à produire un passage à l'acte ou normalise l'infraction. C'est un seuil très haut », explique-t-il, estimant peu probable une condamnation.

Jessie Auryann, représentée par maître Romain Ruiz, a déposé plainte pour menaces de mort et cyberharcèlement. Elle a défendu son œuvre en invoquant des avertissements aux lecteurs et une inspiration liée à un réseau pédocriminel démantelé, affirmant dénoncer ces violences. « Pour transformer un matériau aussi violent en fiction, il faut un outillage intellectuel et une mise à distance. Ici, on est dans la démesure brute », rétorque Fleur Hopkins-Loferon.

La censure, une pente glissante

Ni l'avocat ni la chercheuse ne prônent la censure. « Si l'on commence à interdire une fiction parce qu'elle décrit l'intolérable, c'est un terrain très glissant. On a censuré Les Fleurs du mal pour atteinte aux mœurs », rappelle Maître Moroz. Fleur Hopkins-Loferon ajoute : « Ce livre n'est pas transgressif, il est irresponsable. La vraie transgression suppose une pensée et un cadre. » Elle cite le film A Serbian Film, interdit dans 47 pays mais porteur d'un message de dénonciation, contrairement à ce roman.

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Le rôle crucial de l'éditeur

Aurélien Masson, éditeur chez Plon, exprime son dégoût : « La pédocriminalité, c'est de l'uranium. Tu n'y touches pas sans savoir exactement ce que tu fais. » Il souligne le rôle de filtre de l'éditeur : « Je peux défendre tous les livres difficiles, mais pas les livres dangereux. Un éditeur, ça sert à ça. » Il partage un critère simple : « Si je sens que l'auteur a bandé en écrivant une scène de violence sexuelle, c'est non. S'il a pleuré, c'est oui. »

Ce scandale soulève des questions profondes sur les limites de l'autoédition, la responsabilité des plateformes comme Amazon, et l'équilibre entre liberté d'expression et protection des mineurs dans la création littéraire.