Une Odyssée contemporaine au cœur du texte antique
Alors que certains auteurs contemporains choisissent de réécrire l'Iliade, Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint de la rédaction du Point, propose une lecture approfondie et personnelle de l'Odyssée. Dans son nouvel essai, il invite les lecteurs à redécouvrir cette œuvre qu'il fréquente assidûment depuis plus de quarante ans, depuis sa première rencontre avec l'adaptation futuriste Ulysse 31 en dessin animé.
Un monument littéraire à réinvestir
L'Odyssée demeure selon Ono-dit-Biot « la plus merveilleuse, la plus folle, la plus belle, la plus cruelle, la plus généreuse qu'on ait jamais écrite ». Pourtant, ce texte fondateur des programmes scolaires est aujourd'hui peu lu dans son intégralité, souvent réduit à des versions abrégées. L'essayiste s'interroge : fondateur de quoi exactement ? Cette question centrale guide sa fascinante exploration de ce monument intimidant aux origines mystérieuses.
L'énigme homérique revisitée
L'auteur de l'Odyssée reste rigoureusement inconnu. Homère fut-il un homme, une femme, ou un collectif anonyme à la manière du groupe Bourbaki en mathématiques ? Christophe Ono-dit-Biot propose une métaphore contemporaine : Homère comme « DJ » de génie, samplant des matériaux préexistants pour les assembler oralement, rappelant que l'Odyssée fut d'abord chantée avant d'être lue.
Un guide moderne à travers les vingt-quatre chants
Cette Odyssée de l'Odyssée se présente comme une flânerie littéraire qui alterne légèreté et gravité. Notre passeur revisite les vingt-quatre chants du poème à la première personne, interprétant et éclairant chaque étape du voyage d'Ulysse. Il adopte la posture des scholiastes antiques qui commentaient l'œuvre homérique en marge des manuscrits.
Le lecteur pris par la main
À la manière de la déesse Athéna guidant Télémaque sous les traits du vieux Mentor, Ono-dit-Biot conduit le lecteur à travers tous les chapitres de cette superproduction intimiste, y compris les passages les plus obscurs et méconnus. Il dépasse les figures incontournables que sont les Sirènes, Circé, Pénélope et le Cyclope pour révéler les multiples dimensions du texte.
L'essayiste se fait parfois anthropologue, expliquant par exemple que le Cyclope, avant d'être une créature monstrueuse, représente surtout un hôte épouvantable qui dévore ses invités au lieu de les nourrir – crime insupportable au regard du rituel sacré d'hospitalité chez les Grecs anciens.
L'antiquité au miroir de la modernité
Souvent, Christophe Ono-dit-Biot questionne certains passages à l'aune de notre modernité. Ulysse refusant l'immortalité que lui offre la nymphe Calypso pour vivre sa simple vie d'homme apparaît ainsi comme une réponse sensée à l'hybris des milliardaires transhumanistes de la Silicon Valley qui rêvent de vaincre la mort.
Ulysse : héros ambigu et fascinant
Mais qui est véritablement Ulysse ? Cet être changeant et protéiforme force aujourd'hui l'admiration pour ses ruses infinies face à l'adversité, mais les Anciens ne le tenaient pas nécessairement en haute estime. Le poète tragique Sophocle l'a même décrit comme un salaud absolu prêt à toutes les indignités dans Philoctète.
Un héros en clair-obscur
Homère lui-même peignait déjà Ulysse en clair-obscur, notamment lorsque « l'homme de la colère » – l'une des étymologies possibles de son nom – massacre les prétendants avant d'ordonner l'exécution sommaire de douze servantes compromises avec eux. Cet épisode révolte notre cicérone, comme il révolta Margaret Atwood qui fera des malheureuses le chœur de son Odyssée de Pénélope.
Un poème aux multiples possibles
Pourtant, ce poème contient selon Ono-dit-Biot « tous les possibles de l'expérience humaine ». L'essayiste s'y transporte comme dans l'île-jardin de Calypso, « quand le réel pèse trop ». Semblable au pharmakon, ce curieux terme grec signifiant à la fois « remède » et « poison », que la belle Hélène verse aux vieux guerriers pour leur faire oublier les souvenirs douloureux de Troie, cette Odyssée de l'Odyssée se présente comme « l'anti-chagrin » idéal pour temps obscurs et incertains.
L'Odyssée : miroir de la condition humaine
Dans un extrait significatif, Christophe Ono-dit-Biot souligne que l'Odyssée est loin d'être seulement un texte célébrant la fidélité au mariage, à sa famille ou à sa patrie. Il s'agit plutôt d'une aventure qui rend compte de toutes les dimensions de la vie, même les plus honteuses : désirs, peurs, politique, exils, vengeances, tromperies, drogues, fantasmes, cruauté, perversité, héroïsmes et mesquineries, grands espaces et grandes ambitions. Tout ce qui constitue une vie humaine se trouve dans l'Odyssée.
L'Odyssée de l'Odyssée de Christophe Ono-dit-Biot (éditions Grasset, 368 pages, 23 euros) offre ainsi une porte d'entrée renouvelée dans ce texte fondateur, mêlant érudition et sensibilité contemporaine pour en révéler toute la richesse et l'actualité surprenante.



