Ocean Vuong illumine Paris avec l'attente fébrile de son nouveau roman
Ce 18 mars, à 18 h 45, les derniers rayons du soleil caressent la rue Saint-Ambroise dans le 11e arrondissement de Paris. Devant la librairie Les Mots à la bouche, au numéro 37, une soixantaine de personnes patientent avec une impatience palpable. La moyenne d'âge se situe entre 25 et 30 ans. Certains tiennent déjà l'édition américaine d'un roman que la majorité n'a pas encore pu lire, la version française n'étant disponible qu'à partir du lendemain.
Une star littéraire adulée par une nouvelle génération
En seulement un roman et deux recueils de poèmes, Ocean Vuong s'est imposé comme une figure majeure des lettres américaines, adulée par une jeune génération de lecteurs. Ce soir-là, ils écoutent ses paroles avec une attention religieuse. Tous ont dévoré son premier roman, Un bref instant de splendeur (Gallimard, 2021), inspiré de sa propre trajectoire : né en 1988 à Hô Chi Minh-Ville, il devient réfugié deux ans plus tard aux États-Unis avec sa mère, sa grand-mère, ses tantes et ses cousins.
Ce récit, prenant la forme d'une lettre adressée par un fils à sa mère analphabète travaillant dans un salon de manucure à Hartford (Connecticut), explore avec une grâce bouleversante les stigmates de la guerre, la découverte du désir, le racisme, les inégalités de classe, et le pouvoir rédempteur de l'écriture. Le tout sur fond de paysages urbains sublimés par une plume poétique incandescente.
East Gladness : le décor d'une Amérique oubliée
Ces mêmes paysages composent l'univers de L'Empereur de la joie (Gallimard). East Gladness, banlieue fictive de Hartford, est décrite comme un lieu que « tout le monde contourne sans traîner ». C'est une Amérique de seconde zone, traversée par les sirènes d'ambulances, les bus Greyhound, les « camions rouges rutilants » des usines Coca-Cola, où les trottoirs s'effritent aussi sûrement que les rêves de ses habitants.
Hai, 19 ans, est l'un de ces rêveurs désillusionnés. « À court de chemins à prendre, à court de solutions pour rattraper ses erreurs », il décide de mettre fin à ses jours en sautant d'un pont. C'est alors qu'une voix le retient du côté de la vie. Cette voix appartient à Grazina, une vieille dame luttant contre une bourrasque pour rassembler son linge, vivant seule depuis la mort de son époux.
Une rencontre improbable qui donne sens à l'exil
Atteinte de démence, Grazina propose à Hai de l'héberger en échange de sa présence. Ensemble, ils jouent à la guerre pour panser les blessures de l'exil : elle a fui la Lituanie, lui le Vietnam. Elle ne voit ses enfants qu'une fois par an, lui ne peut retourner vivre chez sa mère, à qui il fait croire qu'il étudie la médecine à Boston.
Pourtant, Hai ne rêve pas de patients mais de lecteurs. « À un moment, je voulais être écrivain, confie-t-il à Grazina. Je rêvais d'écrire un roman qui parlerait de tout ce que j'aime, même des trucs qu'on ne peut pas aimer. »
Le fast-food comme seconde famille
En attendant de réaliser son rêve, Hai travaille dans un fast-food servant des plats de Thanksgiving toute l'année. Aux côtés de BJ, la gérante qui aspire à devenir catcheuse professionnelle, de Maureen le « bon petit soldat », de Wayne le « monsieur volaille », d'Amanda « la fille à la plonge », et du Russe, un jeune Tadjik de 18 ans « maigre comme un clou », Hai découvre une seconde famille.
Ocean Vuong puise dans sa propre expérience : lui aussi a travaillé dans un fast-food et vécu avec une vieille dame nommée Grazina. Des souvenirs qu'il n'avait jamais envisagé de transformer en matière romanesque jusqu'à cette soirée du 14 juillet 2015 à Paris.
Le défi lancé par Zadie Smith
Participant à des cours d'été à Paris, le futur écrivain évoque Grazina et ses anciens collègues avec Zadie Smith sur un Bateau-Mouche au pied de la tour Eiffel. « Si tu n'écris pas ce livre, c'est moi qui l'écrirai ! » lui lance l'écrivaine britannique. Ce défi le hantera tout le chemin du retour jusqu'à Bastille.
« En tant que poète, j'étais habitué aux formes brèves, mais étais-je en mesure d'écrire un roman ? » s'interroge Ocean Vuong dans un entretien au Point.
Des éditeurs initialement frileux
Les éditeurs américains montrent d'abord une certaine réticence face à un projet mêlant immigration, addiction aux opioïdes, homosexualité, racisme et brutalité de l'ultralibéralisme. « J'avais envie de leur dire : “Sortez de New York, roulez trois heures, arrêtez-vous n'importe où et observez : ces sujets sont présents partout, ils définissent l'Amérique d'aujourd'hui !” » confie l'auteur.
Il dénonce ces « flyover cities » (villes qu'on survole) comme Hartford, que les Américains ignorent dans leur quête d'histoires d'évasion et de réussite fulgurante. « La plupart des gens ne s'évaderont jamais, ils resteront bloqués là où ils sont, sans être condamnés pour autant. Dans mes livres, je résiste à l'idée selon laquelle on est un raté si on n'a pas la possibilité de partir. »
Une célébration de la résilience ordinaire
L'Empereur de la joie s'oppose également au déterminisme social qui voudrait que la violence environnementale engendre nécessairement la violence individuelle. « En observant les différentes classes sociales, je me suis rendu compte qu'il y avait moins d'envie, d'amertume ou de concurrence entre les employés d'un fast-food qu'entre des professeurs ou des médecins à New York », analyse Vuong.
« Chacun sait ce que l'autre endure, ce qui rend plus enclin à la générosité car, de cette générosité, le rêve commun de s'en sortir peut affleurer. »
La sagesse de Grazina
Le personnage de Grazina incarne une philosophie de la résistance discrète : « Vivre et essayer d'être quelqu'un de bien, sans chercher à réaliser de grandes choses, il n'y a rien de plus difficile. Tu crois qu'être président, c'est difficile ? Tu ne comprends pas que chaque président devient millionnaire après avoir quitté ses fonctions ? Si tu arrives à n'être personne et à tenir sur tes jambes aussi longtemps que moi, c'est déjà beaucoup. »
Un remède littéraire à la désillusion contemporaine
Portrait tour à tour tendre et cruel des oubliés du rêve américain, L'Empereur de la joie se présente comme un remède à la désillusion, un hymne à la gentillesse souvent déconsidérée, une célébration des marges où la beauté persiste.
Cette beauté se loge dans « des mares d'eau claire cachées parmi les joncs », dans « une bassine formée par le toit affaissé d'un vieux bus scolaire qui avait recueilli la pluie » où deux enfants se baignent insouciants. Le roman d'Ocean Vuong, traduit de l'anglais par Hélène Cohen, offre 512 pages (25 €) d'une prose qui redonne dignité aux invisibles et espoir aux désenchantés.



