Un pasteur islandais face aux tumultes de l'histoire
Assis à son pupitre, un homme consigne des vies sur le papier tandis qu'au loin on affûte les épées. En cette année 1609, le révérend Pétur débarque à Brunisandur, dans les fjords de l'ouest islandais, précédé de rumeurs opaques sur son passé. Cet érudit formé à Copenhague, révoqué à deux reprises, entame une longue lettre adressée à une femme qui ignore le secret les unissant. Pour elle, il se résout à tout révéler des tourments politiques et intimes qui agitent sa paroisse.
Le choc des cultures et la question de l'étranger
Six ans après son arrivée, trois navires espagnols viennent se fracasser contre les récifs. Parmi les survivants, certains pillent sans vergogne, tandis que d'autres, comme Pedro et Sebastian, s'intègrent à la population locale. Le bailli Ari Magnusson, représentant de la couronne danoise, exige l'exécution de tous ces étrangers. « Qui sont les ennemis ? » s'interroge Pétur. « Suffit-il d'être étranger pour mériter ce nom, et mériter d'être tué à juste titre ? » Tandis que la colère gronde, le pasteur chronique les événements au nom de la vérité.
Une plongée dans les racines et les secrets familiaux
Le récit lève également le voile sur le passé complexe du narrateur. Il évoque les amours maudites de son aïeul Magnus avec la belle Uma, ainsi que ses propres relations impossibles avec Asdís, Helga et Katrín. Il raconte comment le jeune Guomundur fut sauvé de la noyade par la servante Dorothea, décrite comme « une falaise battue par les vents ». Ces récits tissent des liens semblables aux tiges du mûrier sauvage, s'enracinant profondément dans cette terre âpre et unissant ceux qui y survivent.
Une écriture qui fusionne avec les paysages islandais
Remontant le cours des siècles, Jon Kalman Stefansson immerge son lecteur dans une Islande vassalisée par le Danemark. Il livre une œuvre monumentale, dans la lignée des sagas islandaises mais d'une étonnante modernité. L'étranger y sert de bouc émissaire, et les questions soulevées par la guerre résonnent fortement avec nos préoccupations contemporaines. Partagé entre son amour de la vérité, sa fidélité envers Dieu et ses tourments personnels, le narrateur s'engage, sous le regard de la chienne Sappho et de la chatte Kleopatra, dans une quête de soi et un combat pour la justice.
« L'épée pourfend, elle menace, mais en fin de compte, c'est la plume qui juge ici-bas », affirme-t-il, célébrant ainsi le pouvoir des mots face à la violence. La narration, bien que complexe initialement, captive pleinement le lecteur une fois son rythme assimilé. L'écriture de Stefansson, magnifiquement traduite par Éric Boury, fusionne avec les paysages qui l'inspirent, créant un envoûtement continu. « Elle ressemble à la haute mer qui abrite toute chose, la quiétude et les périls, les baleines et des créatures aussi étranges qu'inconnues, les nuits et tous les jours du monde ».
Ce roman constitue une réflexion profonde sur l'identité, la mémoire et la condition humaine, solidement ancrée dans l'histoire islandaise tout en dialoguant avec l'actualité. Une œuvre magistrale qui confirme le talent de l'auteur pour mêler intimité et grandeur historique.



