Douglas Kennedy : « Je n’ai jamais pensé à créer un best-seller »
Douglas Kennedy : « Je n’ai jamais pensé à créer un best-seller »

Vingt-huit ans après la parution de L’homme qui voulait vivre sa vie, Douglas Kennedy, l’écrivain américain préféré des Français, redonne vie à son héros aux multiples identités dans une suite très attendue. Dans un entretien accordé à Midi Libre, il explique les raisons de ce retour et livre ses réflexions sur le succès, la paternité et le destin.

Un retour inattendu pour Ben Bradford

« Honnêtement, c’est la première fois que je décide de faire une suite d’un de mes romans », confie Douglas Kennedy. Fin 2023, alors qu’il vient de fêter son soixante-dixième anniversaire, il relit son roman culte et se demande ce qu’est devenu Ben Bradford, devenu Gary puis Andrew. « Je me suis demandé comment un homme pouvait garder un secret toute sa vie et supporter d’avoir abandonné son enfant », explique-t-il. De cette réflexion est née l’idée d’une suite.

Dans ce nouveau roman, Ben est désormais Andrew Tarbell, un monsieur tout-le-monde. Il a perdu sa deuxième épouse, Anne, et mène une vie tranquille. Mais Jack, le fils qu’il a eu avec elle et qui est devenu journaliste, se lance dans une enquête à charge sur Adam Bradford, son demi-frère dont il ignore l’existence. L’échafaudage que Ben a construit menace alors de s’écrouler.

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Un défi d’écriture : un roman autonome

Le véritable défi pour l’écrivain était de proposer un livre totalement autonome, qui n’oblige pas les lecteurs à avoir lu l’ouvrage précédent. « J’ai écrit un roman très dense (rires), genre poupées russes pour imbriquer à la fois le passé et le présent », révèle-t-il.

Interrogé sur son audace à prolonger son roman le plus célèbre, Douglas Kennedy répond : « Non, pour la bonne raison que le succès est un vernis très fragile. » À l’époque de la sortie de L’homme qui voulait vivre sa vie, il avait 41 ans et était père de deux jeunes enfants. « Ce livre m’a amené des critiques extraordinaires, quelques gros contrats qui m’ont permis d’acheter une maison, mais ma vie n’a pas vraiment changé dans la mesure où je l’ai voulu ainsi », se souvient-il.

Il raconte une anecdote : après la sortie du livre, le PDG de sa maison d’édition américaine l’a invité à déjeuner et lui a dit : « Si vous pouvez écrire le même roman tous les ans, on sera riches, Douglas ! » Mais l’écrivain a choisi de changer de chemin, écrivant un polar avec Les désarrois de Ned Allen, puis La Poursuite du bonheur. « Et j’ai perdu ma maison d’éditions américaine à cause de ça », ajoute-t-il. Il n’a jamais suivi de règles : « Je n’ai jamais pensé “Ok, pour créer un best-seller, je vais faire quoi maintenant ?” Parce que dès qu’on pense comme ça, on perd son talent et son ambition créatrice. » En trente ans, il a écrit 22 livres.

Liberté, paternité et rédemption

Dans ce thriller romanesque et dédaléen, Ben est rattrapé par son passé à travers ses deux fils, Jack et Adam. Pourquoi avoir choisi de croiser le thème de la liberté avec la question de la paternité ? « Ben a agi toute sa vie comme un homme en colère, de là toutes ses fautes et ses crimes, mais c’est par ses deux enfants qu’il va trouver sa rédemption. Sauver son fils Adam, c’est sa manière de triompher », explique Douglas Kennedy.

Il développe sa vision de la liberté : « On rêve tous de la liberté sans responsabilités, mais je crois vraiment que la liberté est une hypothèse, et aussi un conte de fées. Qui est libre ? Dès qu’on se met à vivre avec quelqu’un, dès qu’on a des enfants, dès qu’on achète une maison, on n’est pas libre. Mais est-ce que c’est grave ? Je crois plus important de rester un couple et d’être un père. Être père a été le travail le plus important de ma vie. »

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Le destin : des choix après le hasard

À travers ce personnage de Ben aux multiples identités, l’auteur explore l’idée qu’on est soi-même son propre destin. « C’est quoi le destin ? Si on est croyant, on pense que le destin est entre les mains de Dieu, mais pour moi le destin, c’est deux choses, d’abord la musique du hasard parce qu’on ne contrôle pas grand-chose dans la vie. On tombe gravement malade ou on rencontre une personne dans un dîner, ça c’est le hasard… Mais si on décide de vivre une histoire avec elle, alors là c’est un choix. Je dirais que le destin, c’est des choix qu’on fait après le hasard », précise-t-il.

Pour Ben, devenu Gary puis Andrew, le destin c’est lui-même : « Il a fait des choix, et à la fin de sa vie, il reçoit la facture. » Douglas Kennedy se dit fondamentalement stoïcien, comme Sénèque : « Beaucoup de choses dans la vie échappent à notre contrôle, et la seule chose qu’on peut maîtriser, ce sont nos réactions. »

Peut-on échapper à son passé ?

À la question « Peut-on échapper à son passé et se réinventer ? », l’écrivain répond clairement non. « Je pense que cette idée qu’on pourrait tourner la page, disparaître et tout recommencer comme si de rien n’était, est un vieux mythe américain. Et je joue avec ça dans les deux romans qui mettent en scène Ben Bradford », dit-il. Cette croyance en la possibilité de devenir quelqu’un d’autre est une « grande préoccupation » de sa ville natale, New York, et des États-Unis. « La vérité, c’est que oui, on peut disparaître, mais peut-on se cacher de soi-même ? Je crois cela impossible. »

Un roman moins politique, mais ancré dans l’Amérique contemporaine

Ce 27e roman est moins politique que certains autres, et c’est un choix assumé. « Quand j’ai écrit le premier jet, le roman comptait 855 pages ! Mais c’est ma méthode, le premier jet est toujours trop long et après, je coupe le bouquin au milieu (rires)… Enfin disons que je procède à un gros élagage », révèle-t-il. Dans le premier jet, il y avait beaucoup de réflexions sur les États-Unis et sur Trump, mais il en a enlevé 95 %. « J’en ai marre de Trump, oui, franchement, j’en ai marre », lance-t-il. Ses deux derniers romans, Les hommes ont peur de la lumière et C’est ainsi que nous vivrons, étaient très engagés politiquement. « J’ai pensé que ça allait nuire au suspense et au dilemme de Ben si je parlais encore de Trump », explique-t-il.

Malgré tout, le roman offre une vision de l’Amérique d’aujourd’hui où la tech est partout, où il n’y a plus de classe moyenne et où tout est devenu cher. On y croise des gens affublés de casquettes MAGA dans les bars du Montana, rappelant l’Amérique de Trump.

Une relation privilégiée avec la France

Véritable phénomène éditorial en 1998, L’homme qui voulait vivre sa vie a révélé Douglas Kennedy au public français. Depuis, ce maître du roman noir, écrivain des couples en déshérence et portraitiste sarcastique de l’Amérique, a construit une relation privilégiée avec l’Hexagone. Il est aujourd’hui plus connu en France que dans son pays natal, où certains de ses livres ne sont pas publiés. Il a déjà vendu en France plus de huit millions d’ouvrages.

L’homme qui n’avait pas assez d’une vie, éditions Belfond, 22,90 euros, 352 pages.