L'envahissement complotiste dans la fiction contemporaine
Les romans à succès, tels que Le Secret des secrets de Dan Brown ou La Conspiration de Thomas Snégaroff, exploitent abondamment les ressorts complotistes, contribuant à polluer la critique politique actuelle. Pourtant, des auteurs comme Philip Roth avaient exploré des voies alternatives, comme dans Le complot contre l'Amérique, offrant une perspective plus nuancée. Le conspirationnisme, en tant que récit, propose des explications basées sur des manipulations cachées, simplifiant excessivement les phénomènes sociohistoriques.
La critique sociale menacée par les théories du complot
Les sciences sociales reconnaissent l'existence de manœuvres obscures dans l'histoire, mais les intègrent dans des analyses pluri factorielles, contrairement aux explications mono factorielles des théories du complot. Ces dernières, bien que parfois ancrées dans des événements réels, déforment la réalité en plaçant abusivement les complots au centre du récit. Comme l'a noté le réalisateur David Robert Mitchell dans Libération en 2018, le conspirationnisme s'est généralisé, affectant divers espaces politiques, de l'affaire Strauss-Kahn à l'extrême droite avec des théories comme le Grand Remplacement.
Cette invasion complotiste des imaginaires menace la critique sociale des structures impersonnelles de domination, telles que les inégalités de classe, sexistes ou racistes. Marx soulignait déjà que le capitaliste ne peut être tenu pour responsable en tant qu'individu, mais comme produit de rapports sociaux. Aujourd'hui, la critique sociale, pilier intellectuel de la gauche, est empoisonnée de l'intérieur par la popularité des théories du complot, sans que les victimes ne s'en rendent compte.
Dan Brown et la dérive occultiste
Dan Brown, célèbre pour Da Vinci Code, a vendu plus de 250 millions d'exemplaires dans le monde. Dans Le Secret des secrets (2025), il critique les machinations de la CIA, mais cette critique est gangrenée par des schémas conspirationnistes. Le roman suggère que la CIA gouverne secrètement le monde, focalisant l'intrigue sur des manipulations occultes. Fleur Hopkins-Loféron, historienne des arts, note que Brown, défenseur du rationalisme, devient partisan de théories pseudoscientifiques, mêlant manœuvres obscures et croyances irrationnelles.
Les héros, Katherine Solomon et Robert Langdon, s'opposent à la CIA, mais le récit renforce l'idée que rien n'arrive au hasard, comme l'exprime l'ambassadrice américaine en Tchéquie : J'étais une marionnette. Cette approche simplifie excessivement les dynamiques historiques, éclipsant les facteurs structurels.
Thomas Snégaroff et la fictionnalisation historique
Avec La Conspiration (2025), Thomas Snégaroff romancé des événements historiques, comme les tentatives de renversement de Roosevelt dans les années 1930. Bien que l'intention critique des dangers de l'extrême droite soit pertinente, la narration plombe la démarche par des facilités complotistes. Les dialogues caricaturaux, attribuant des intentions malveillantes à des personnages, risquent de légitimer le complotisme, moteur rhétorique de l'extrême droite.
Ces récits attirent en offrant des explications concrètes, moins abstraites que des concepts comme capitalisme ou patriarcat, mais ils remplacent subtilement la critique des rapports de domination par une focalisation sur des intrigues secrètes.
Philip Roth et l'alternative humaniste
Philip Roth, dans Le complot contre l'Amérique (2004), explore une voie différente. Ce roman uchronique, adapté en série par HBO, imagine l'élection de l'antisémite Charles Lindbergh en 1940. Ici, le complotisme est un élément parmi d'autres, sans diriger le processus historique. Roth met en avant les aléas, les incompréhensions et les résistances des individus, vus à travers les yeux d'un enfant. Cette approche anti-complotiste souligne la complexité humaine, offrant une alternative narrative.
Des pistes pour une narration non contaminée
Dans le sillage de Roth, il est crucial d'inventer des façons de raconter des histoires non contaminées par le complotisme. Des œuvres comme la série The Killing ou le film Chien 51 (2025) de Cédric Jimenez explorent ces alternatives. Ce dernier, mêlant polar et science-fiction, substitue les complots attendus par des dérèglements impersonnels de l'IA, reflétant les structures modernes d'oppression.
Malheureusement, certains critiques, comme Théo Ribeton dans Les Inrockuptibles, regrettent l'abandon des schémas conspirationnistes, préférant des explications en termes de manipulations intentionnelles. Cela révèle une difficulté à appréhender les critiques impersonnelles, similaires à celles exprimées dans Terminator ou Matrix.
En conclusion, la fiction contemporaine doit naviguer entre critique sociale et récits accessibles, sans succomber aux simplifications complotistes qui menacent la profondeur analytique.



