Grand reporter au service international de Radio France, la Montpelliéraine Claude Guibal travaille depuis près de trente ans sur de multiples zones de conflits dans le monde. Elle raconte son expérience de terrain dans « Ce que la guerre fait aux hommes », un récit littéraire publié chez Albin Michel, qui mêle fragments de vie de reporter et flash-back, avec les années à Kiev en fil rouge.
Un livre pour dire l’indicible
« Je ne voulais surtout pas faire un livre de témoignage de ma vie, mon œuvre, même si effectivement c’est un récit littéraire qui est basé sur mon expérience personnelle », explique Claude Guibal. Le temps du reportage radio est extrêmement contraint : « Une minute 15, c’est le format classique d’un sujet radio le matin. Pour en arriver là, j’ai fait des centaines de kilomètres, interrogé plein de personnes, parfois une heure ou une journée entière. Pour en laisser une minute et quinze secondes. »
Ce décalage entre la réalité du terrain et le format imposé laisse un sentiment d’insatisfaction : « Je rentre avec ce constat, assez lourd parfois, voire amer, de ne pas avoir été à la hauteur de ce que j’ai vu, entendu. » Elle ajoute : « On a probablement à lutter contre un syndrome du sauveur. Mais on ne pourra jamais soulager toute la détresse du monde, sauver ces enfants qu’on est en train de voir crever littéralement sous vos yeux, ou aider des gens en détresse parce qu’ils ont perdu quelqu’un de leur famille, leur maison, ou leur pays. »
Le rire, une lumière dans le chaos
L’écriture plus littéraire lui permet de combler un manque : « Cette dimension que permet l’écriture plus littéraire me manquait. J’avais envie de raconter ce que ressentent des gens comme moi, banals, pas des héros, quand tout pète autour de nous. » Elle insiste sur un aspect méconnu des conflits : « On rit énormément, et ça aussi je voulais le raconter, on n’en parle pas dans nos reportages parce que le temps est compté. Alors on ne se marre pas tout le temps, mais quand on rit, on rit désespérément fort. Les lumières qui persistent dans le chaos, il faut aussi en parler. »
Claude Guibal assume une approche sans pathos : « Je veux faire entendre la voix de ceux qui souffrent, mais je ne veux pas l’instrumentaliser. Parce que quelque chose que moi je peux vivre comme étant intensément triste, la personne qui est en train de me la raconter ne va pas nécessairement la vivre comme ça, ou en tout cas elle va l’avoir dépassée. » Elle illustre ce propos avec une anecdote : « Quand cette femme me raconte la mort de sa voisine, parce que les soldats russes ont mis une grenade au fond de la machine à laver, et dès qu’elle a fait une machine à laver, la grenade a explosé, je suis tétanisée. Mais cette femme en face de moi, elle, elle a déjà dépassé ça. »
Des scènes impossibles à raconter
Certaines scènes du livre sont terrifiantes, comme celle d’un homme démembré dans la rue, un bras brandi comme un trophée, vécue en Centrafrique. Claude Guibal raconte son impuissance à la restituer à la radio : « Cette scène, du bras par exemple, qui s’est déroulée en Centrafrique, je l’ai racontée à la radio. Et, en fait, je n’ai pas su la raconter… Mon sujet était extrêmement plat, je n’avais pas les mots. Je pense qu’il aurait été beaucoup plus juste, plus fort, de le dire : “Je n’ai pas les mots, je ne sais pas comment raconter ça à l’antenne”. »
Le traumatisme a laissé des traces : « Le visage de cet homme, je l’ai effacé de ma mémoire. Je vais vous avouer un truc. Cette scène, si on n’avait pas été plusieurs, avec le technicien et le chauffeur, si on n’avait pas été tous les trois, je me demanderai si elle a vraiment existée. Tellement mon cerveau, dans l’aspect traumatique l’a évacuée. Voilà ce que la guerre fait aux hommes. »
Un ancrage héraultais revendiqué
Basée en Égypte pendant quinze ans, Claude Guibal a multiplié les reportages en zones de guerre au Moyen-Orient, en Afrique et en Ukraine. Elle reste très attachée à sa région : « Je suis née à Montpellier, je viens assez régulièrement, ma famille vit ici. Surtout, je me sens profondément héraultaise, montpelliéraine, languedocienne, c’est vraiment un truc très fort dans ce que je suis. »
Son premier article en presse écrite est paru dans Midi Libre, où elle a effectué son premier stage, étudiante, à l’agence locale de Sète. Elle est aussi propriétaire d’un domaine viticole familial à Castries, le domaine de Bannières, avec ses frères et sa tante. « Un de mes frères qui y est en permanence, il gère et exploite le domaine. Je participe aussi à la vie de l’exploitation. On fait du biodynamique. C’est une autre vie », confie-t-elle. « Ce que la guerre fait aux hommes », Albin Michel, 176 pages, 19 €.