Plages Électroniques de Cannes : 20 ans de succès et de défis
Plages Électroniques : 20 ans de succès et de défis

Le 5 juillet 2006, sur le sable encore chaud de la plage du Palais des Festivals, ils ne sont que 400 curieux à fouler le dancefloor presque improvisé de cette toute première édition des Plages Electro. Le concept ? Cinq euros, cinq mercredis, cinq styles de musique électronique. À l'époque, le budget tient dans la poche et les DJs sont des potes de galère. Vingt ans plus tard, le festival devenu emblématique s'apprête à accueillir 25 000 personnes par soir, aligne 120 artistes sur dix scènes et attire une foule de stars internationales.

Bouche-à-oreille foudroyant

En coulisses, Ben Geli rembobine 20 ans de sueur, « 20 ans à maintenir un projet qui n'est rentable qu'en jauge pleine et sur lequel, d'une année sur l'autre, on galère… » L'histoire d'une bande de passionnés, propulsés à la tête d'un géant de la nuit cannoise. À l'époque, David Lisnard - qui était alors président du Palais des festivals - veut proposer un événement d'envergure pour la jeunesse. Pour répondre à la demande, un trio de copains réunis par la musique electro : David Bartoli, Gaby De Villoutreys et Ben Geli, qui a fondé Panda Events deux ans plus tôt, en 2004. Ensemble, ils rêvent de démocratiser cette culture clubbing encore marginale.

Dès la première date, le bouche-à-oreille est foudroyant. « Il y avait 400 personnes, la deuxième, 800, la troisième, 1 600 et on a fini cette première saison à plus de 3 000 personnes », retrace Ben Geli.

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La sensation Boys Noize

En quelques années, la jauge explose. Afrika Bambaataa, Yuksek, Major Lazer, Mister Oizo, Diplo défilent sur scène. En 2008, la venue de la sensation allemande Boys Noize attire les foules, « Là, on a senti qu'il y avait une ferveur incroyable, que ça ne s'arrêterait plus de grandir », se souvient le cofondateur. L'artiste reviendra, en 2014, partager la scène avec Laurent Garnier pour un légendaire « back-to-back » (deux DJ se partagent les platines à tour de rôle en mixant ensemble pendant un set).

Changement de format en 2015

Changement de format en 2015 : le festival abandonne la formule des soirées étalées sur l'été pour se muer en un véritable festival concentré sur trois jours. Mais ce saut dans l'inconnu vire au cauchemar logistique (lire ci-dessous). La leçon est immédiatement tirée : le festival renonce définitivement aux bénévoles pour professionnaliser l'ensemble de ses équipes. Aujourd'hui, plus de 1 000 professionnels sécurisent et font tourner l'arène de la Croisette.

L'attentat de Nice, cicatrice jamais refermée

L'année suivante, l'attentat de Nice, le 14 juillet, endeuille tout le pays. Les Plages doivent se tenir trois semaines plus tard. Les ventes se figent, l'atmosphère est plombée. « C'était le plus dur. Il fallait maintenir les dates mais personne n'avait le cœur à la fête… » Le public est terrorisé, les équipes traumatisées. DJ Snake joue La Marseillaise, reprise par 10 000 personnes qui se tombent dans les bras. Seuls 19 000 festivaliers participent sur les trois dates au lieu des 40 000 attendus. Bilan : 700 000 euros de pertes sèches et une cicatrice financière jamais refermée.

En 2020, la résilience des Plages est à nouveau mise à l'épreuve par le cataclysme du Covid. « Là, il a fallu s'adapter, proposer des formats différents… » Comme cette édition dans les jardins de la villa Noailles : quatre soirées et une jauge maximum de 500 personnes.

15 à 16 millions d'euros de retombées pour le territoire

De retour sur son site emblématique, le festival passera encore à la vitesse supérieure. En 2022, année marquée par le passage de David Guetta ou du rappeur Damso, il affiche 54 000 entrées en trois jours. Dans la foulée, les venues de DJ Snake, Paul Kalkbrenner ou encore Charlotte De Witte boosteront les ventes, jusqu'à atteindre 66 000 fêtards en 2025.

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Pour s'imposer en plein centre-ville, il a fallu batailler, essuyer les foudres des riverains anti-bruit, mais aussi compter sur le soutien indéfectible de la Ville et du Palais. Aujourd'hui, avec un impact économique estimé entre 15 et 16 millions d'euros pour le territoire, l'événement fait vibrer toute la ville au rythme des basses. Pour cette édition anniversaire, la manifestation pousse les murs et s'offre une extension de 6 700 m² vers la Pantiero. Un nouvel espace pour respirer, danser, et même chiner.

Montée en gamme

L'avenir ? Il s'écrira sous le signe de la « premiumisation », en poussant à l'extrême les codes élégants de la Riviera. Car pour rivaliser avec les géants mondiaux, absorber l'explosion des cachets d'artistes et financer les lourdes contraintes sécuritaires de la Croisette, l'organisation est montée en gamme.

Quitte à laisser le billet à 5 euros des premiers mercredis au rayon des souvenirs. « Ce qu'on a perdu en vingt ans, c'est l'accessibilité du ticket, c'est sûr. Mais ce qu'on a gagné, c'est un festival à domicile de qualité internationale », concède Ben Geli. Pour le patron, pas question de renier l'ADN des Plages pour autant. L'identité reste fermement verrouillée sur les musiques électroniques. Mais pour justifier des tarifs calqués sur l'inflation du marché, l'expérience se doit d'être irréprochable. « On peut augmenter le prix, mais il faut en avoir pour son argent en face : des très grosses têtes d'affiche, plus de scènes et un accueil maximum », insiste-t-il. « Et puis on compense avec des événements gratuits pour les locaux » en marge des Plages, portés par l'association Panda Events : skate, pétanque, afters et befores…

Allover aux commandes depuis 2016

Vingt ans après les débuts, la plus grande fierté de Ben Geli est aussi d'avoir bâti une équipe solide. Après l'ère associative de Panda Events, le passage du festival sous le pavillon d'Allover (structure qu'il a cofondée, avec Matthieu Corosine alias Matco) en 2017 a permis de structurer durablement l'événement. À la barre, les rôles sont aujourd'hui répartis au sein d'un trio de direction parfaitement rodé. Pour compléter le tandem, ils ont pu compter sur l'ascension d'Allegra Trichard : entrée dans l'équipe en 2017 comme chargée de prod et régie, elle est devenue directrice des Plages Électroniques en 2022, directrice d'Allover en 2024, avant d'en devenir associée en 2026.

L'affiche de rêve de Ben Geli pour couronner cette épopée ? « La reformation des Daft Punk ! » Après tout, sur ce coin de sable de la Croisette, vingt ans d'histoire ont prouvé que même les rêves les plus fous finissent par devenir réalité.

Grains de sable dans la machine et coup de chaud sur la Croisette

Gérer un géant de la nuit en plein centre-ville de Cannes, c'est aussi savoir naviguer au cœur des tempêtes logistiques et humaines. Lors du passage au format sur trois jours en 2015, une chaleur étouffante s'abat sur la Croisette alors que l'organisation lance son tout premier système de paiement par bracelet dématérialisé (le cashless). Le dispositif technique sature, et le système de bénévolat montre ses limites de manière brutale. « On a eu les trois en un. Cette année-là, on a raté notre production. Mais ça nous a fait grandir », rembobine Ben Geli. Privés de la possibilité de se servir ou de frauder aux bars à cause de la traçabilité du bracelet électronique, de nombreux bénévoles abandonnent leur poste durant les soirées. « Il nous manquait 100 personnes pour faire tourner le truc, c'était horrible ».

L'affaire Lomepal éclate peu avant son passage sur scène en 2023

En août 2023, la polémique autour des accusations visant le rappeur Lomepal éclate, peu de temps avant son passage très attendu sur la scène principale. Pour les organisateurs, engagés depuis des années sur la sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles (VSS) avec des stands dédiés sur site, la situation est intenable. Pourtant, l'annulation unilatérale par le festival est impossible juridiquement sans risquer la banqueroute. « On voulait que l'artiste annule lui-même, car si nous prenions la décision, on perdait tout », raconte Ben Geli. Le cachet à six chiffres avait déjà été versé à 100 %. Pire : si le festival annulait le concert, il devait contractuellement rembourser les milliers de spectateurs venus parfois de très loin spécialement pour lui. L'artiste choisit de jouer. Si le concert s'est déroulé sans incident majeur sur le sable, l'épisode a, depuis, permis de repenser la rédaction juridique des contrats pour parer à toute éventualité…