Le musée Guggenheim de Bilbao consacre cet été une vaste rétrospective à Jasper Johns, figure majeure de l'art américain d'après-guerre. Intitulée Night Driver, l'exposition retrace sept décennies de création et dévoile la dimension intime et mélancolique d'un artiste souvent associé à la rigueur conceptuelle. Le titre fait référence à un dessin de 1960 que Johns, aujourd'hui âgé de 96 ans, considère comme sa première composition fondée sur une émotion personnelle.
Des motifs familiers qui ont bouleversé l'histoire de l'art
Dès les premières salles, le visiteur retrouve les motifs emblématiques de Johns : drapeaux américains, cibles, séries de chiffres et cartes. Des œuvres comme Flag on Orange Field (1957), Target, Map ou 0 Through 9 (1961) ont marqué une rupture avec l'expressionnisme abstrait alors dominant. Au lieu du geste héroïque, Johns choisit des signes universels qui deviennent sur la toile des objets de réflexion. Cette ambiguïté radicale a ouvert la voie au pop art.
L'exposition met en lumière le réseau artistique exceptionnel dans lequel Johns a évolué après son arrivée à New York au début des années 1950. Son dialogue avec Robert Rauschenberg, son compagnon de longue date, ses liens avec le compositeur John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham, ainsi que son admiration pour Marcel Duchamp ont contribué à transformer la scène culturelle new-yorkaise. Chez Johns, les frontières entre peinture, langage, performance et pensée conceptuelle se dissolvent constamment.
Une œuvre complexe et introspective
Au-delà des icônes, les décennies suivantes révèlent un artiste habité par une tension intérieure discrète mais persistante. Les surfaces se chargent de gris, les compositions deviennent plus énigmatiques, et les références à d'autres artistes se multiplient : de Munch à Picasso, en passant par Magritte, Frida Kahlo et Duchamp. Jasper Johns construit une œuvre faite d'échos, de citations et de réminiscences.
Les séries plus tardives, à compter des années 1990, notamment celles consacrées aux saisons ou aux catenaries, s'enrichissent de références autobiographiques. L'artiste revisite ses propres motifs et explore les traces laissées par le temps. Dans Sans titre (1992-1994), il associe les plans de la maison de ses grands-parents où il a grandi à des représentations cosmiques et des citations artistiques.
Une place importante aux dessins et estampes
Le parcours accorde également une place importante aux dessins et aux estampes, souvent éclipsés par les grands formats. Sur ces compositions autonomes, Jasper Johns reprend des idées anciennes, les transforme et les réinvente. Dans la section dédiée au travail sur papier, Foirades/Fizzles (1976), le livre d'artiste réalisé à Paris avec Samuel Beckett, garde intact son pouvoir de fascination. Entre les mots de l'écrivain irlandais et les signes du graveur américain se tisse une économie de moyens, où rien n'est démontré mais tout reste à déchiffrer.
Selon le commissaire de l'exposition, Enrique Juncosa, l'objectif est de montrer que derrière les bannières étoilées, les motifs concentriques et les suites numériques se déploie une œuvre traversée par la mémoire, le doute et l'introspection. La rétrospective du Guggenheim Bilbao offre ainsi une plongée dans l'univers complexe d'un artiste qui a redéfini les frontières de l'art contemporain.



