Arte a diffusé jeudi les premiers épisodes de Portobello, une série italienne signée par le réalisateur Marco Bellocchio, également disponible en intégralité sur le site de la chaîne. Après l'assassinat d'Aldo Moro dans Esterno Notte (visible sur Netflix), Bellocchio aborde une autre page de l'histoire criminelle et judiciaire transalpine, beaucoup moins connue en France : la condamnation à tort d'Enzo Tortora, accusé au début des années 1980 de trafic de drogue et d'être membre de la mafia napolitaine, la Camorra.
Un animateur star de la Rai
Enzo Tortora, né en 1928 à Gênes, a débuté sur le petit écran en 1956. Au cours de sa carrière, il a présenté des divertissements, des jeux (dont « Jeux sans frontières »), un programme sportif ou encore le Festival de Sanremo. En 1977, il prend les commandes de Portobello, son émission emblématique. Le titre fait référence à la rue des antiquaires à Londres. Les participants pouvaient venir vendre, acheter ou troquer des objets, présenter des inventions, passer des annonces matrimoniales…
Arrestation et diffusion des images menotté
Le 17 juin 1983, Enzo Tortora, âgé de 54 ans, est arrêté à Rome. « Les chaînes de la Rai [le service public italien] ont diffusé, en continu et sans pitié, les images de l'animateur menotté », a écrit Aldo Grasso dans Storia della televisione. Le public italien est sous le choc et les médias font leurs gros titres sur l'affaire. Le présentateur est interpellé parce que des indics et un repenti le mettent en cause pour trafic de stupéfiants et de prétendues relations avec le milieu camorriste.
Mis en détention provisoire, il est sept mois plus tard placé en résidence surveillée, puis remis en liberté au bout de six mois. En 1984, il se présente aux élections européennes sous la bannière du Parti radical et se fait élire. Il prend la présidence de ce parti de centre gauche. Mais, lorsque le 17 septembre 1985, la justice condamne Enzo Tortora à dix ans de prison, il quitte son poste de député européen et ne demande pas à bénéficier de l'immunité parlementaire. Il n'est pas écroué mais assigné à résidence.
Acquittement et conséquences
Enzo Tortora fait appel et gagne son procès à Naples. Il est acquitté sur le fond. La cour d'appel motive sa décision par le fait que les accusations étaient fausses et non étayées. Sa condamnation s'était appuyée sur un seul élément matériel : le nom de Tortora écrit à la main dans un agenda d'un camorriste, à côté d'un numéro de téléphone qui n'était pas le sien. Des experts en graphologie ont établi que c'est un autre nom, Tortona, qui était écrit.
En juin 1987, la cour de cassation confirme l'acquittement. Enzo Tortora reprend le chemin des studios de télévision et fait son retour à la présentation de Portobello, mais il est affaibli physiquement par la tempête calomnieuse qu'il a subie. À l'automne, il lance l'émission « Giallo » sur la Rai 2, mais celle-ci prend fin prématurément. Début 1988, lors d'une conférence de presse, il annonce qu'il est atteint d'une maladie grave. Le 18 mai, il meurt chez lui, à Milan, d'un cancer du poumon.
Une réflexion sur la société du spectacle
« Bellocchio et ses scénaristes (Stefano Bises, Giordana Mari, Peppe Fiore) partent d'une erreur judiciaire retentissante pour mener une réflexion sur des enjeux majeurs : les liens sordides entre le milieu criminel et la politique, la télévision manipulatrice, l'avènement de ce que Debord appelait "la société du spectacle", la frontière toujours ténue entre réalité et fiction, l'angoisse d'un citoyen happé par un broyeur judiciaire et médiatique qui lui échappe totalement », écrit le quotidien La Repubblica au sujet de Portobello. Une autre histoire de l'Italie, loin des cartes postales.