Judith Godrèche signe son retour derrière la caméra avec « Mémoire de fille », présenté au Festival de Cannes. Le film adapte le roman éponyme d'Annie Ernaux, publié en 2016, dans lequel l'écrivaine revient sur sa première expérience sexuelle, survenue en 1958, qu'elle qualifie désormais de viol. L'œuvre, écrite en 1982 et publiée trente-quatre ans plus tard, relate ce traumatisme vécu alors qu'Annie Ernaux avait dix-sept ans et demi, une précision qu'elle tient à souligner.
Un récit intime transposé à l'écran
Dans le film, Tess Barthélemy, fille de la réalisatrice, incarne avec délicatesse la romancière jeune, tandis que Valérie Dréville reprend le rôle à l'âge adulte. L'histoire se déroule dans une colonie de vacances où la jeune Annie est monitrice. Un homme plus âgé, chef du camp, lui fait vivre cette expérience traumatisante. Judith Godrèche a évoqué avec sincérité ce projet personnel lors d'un entretien.
Un sujet résolument contemporain
La réalisatrice explique que le livre d'Annie Ernaux l'a immédiatement frappée par son actualité : « Quand je l'ai lu, la première chose que je me suis dite, c'était à quel point le sujet était contemporain et que si on gommait l'aspect époque, l'aspect 1958, on pouvait totalement transposer ce récit-là aujourd'hui. » Elle souligne que le rapport d'autorité avec le chef de camp, la question du consentement et l'incapacité d'une jeune fille à mettre des mots sur ce que lui dit son corps restent des thématiques très modernes.
Annie Ernaux, en 1958, n'avait reçu aucune éducation sexuelle et vivait dans un univers protégé par sa mère. Malgré sa dextérité avec les mots, elle n'a pas réussi pendant des années à qualifier ce qu'elle avait vécu. « Le livre parle vraiment de ce que c'est que d'avoir honte, de ce que c'est que d'évoluer dans une société où on a le sentiment que si on ne fait pas partie du clan des plus forts, on n'a qu'à se taire », ajoute Judith Godrèche. À cette époque, se positionner en tant que victime de violences sexuelles était impensable.
Une adaptation fidèle et modernisée
Judith Godrèche confie s'être sentie proche du personnage : « Je peux comprendre sa façon de protéger. Plutôt que de se dire "j'ai été victime de viol", elle se dit "je suis amoureuse". » Elle a trouvé enrichissant d'aborder ces sujets avec des acteurs issus de l'époque post-MeToo : « Filles et garçons posaient un regard extrêmement déconstruit sur cette histoire et sur les scènes qu'ils ont eu à jouer. »
Certaines jeunes actrices se sont étonnées de l'absence de sororité entre les personnages. La réalisatrice a donc modernisé certains aspects du récit et ajouté de la diversité pour que des jeunes de 20 ans en 2026 puissent se reconnaître. « J'ai été moins radicale que ce que raconte Annie Ernaux dans son livre », précise-t-elle.
La romancière a approuvé le film
Judith Godrèche a passé beaucoup de temps avec Annie Ernaux pour s'assurer de sa vision : « Quand j'ai senti que j'arrivais à voir le monde à travers ses yeux, je me suis dit qu'à partir du moment où je pouvais raconter cette histoire du point de vue du personnage principal, je pouvais aussi apporter ma propre vision. » Elle avoue avoir eu « terriblement peur de la décevoir, voire de la trahir ». La romancière a accepté de répondre à ses questions et d'être enregistrée.
Le plus difficile a été de demander à Annie Ernaux quand elle avait posé le mot « viol » sur ce qui lui était arrivé, sachant qu'elle y était parvenue grâce aux messages de lectrices et à des témoignages. Après avoir vu le film seule, la romancière, très émue, a dit qu'elle aimait. Judith Godrèche, qui se préparait à un remontage, a vu « sa vie défiler » avant cette réponse.
La réalisatrice justifie l'importance de ce film : « C'est un film qui parle de viol et dans un pays où une femme sur deux est victime de violences sexuelles. » Elle estime que ce sujet est aussi important que les films sur la guerre ou la collaboration, car il fait partie de l'histoire de France.