Ce soir, comme tous les soirs, le soleil se couchera. Mais se lèvera-t-il demain matin ? Ce qui nous semble évident fut autrefois une véritable crainte et, encore aujourd'hui, il suffit de s'attarder quelques secondes sur cette pensée pour ressentir un vertige. Ce trouble, que nous pourrions ressentir lors de la prochaine éclipse solaire, mercredi 12 août, vient peut-être du fait que le « soleil est un élément naturel contradictoire », comme nous l'explique Emma Carenini, autrice de « Soleil. Mythes, histoire, sociétés » (Le Pommier, 2022).
Un astre à la fois inaccessible et quotidien
« Il est à la fois l'astre supérieur, éminent, inaccessible au-dessus de nos têtes et en même temps un élément quotidien, chaque jour se dévoilant aux hommes, détaille la philosophe. Il est à la fois la chose la plus concrète du monde, source de toute vie, de toute chaleur, de toute récolte, et la plus abstraite, la plus lointaine, la plus inconnaissable. » Cette dualité explique pourquoi le Soleil a été investi de significations si diverses à travers les âges.
L'histoire du Soleil est intimement liée à celle de l'humanité. Le développement de l'agriculture a amené les humains à le regarder comme un dieu, le christianisme l'a réduit à un « luminaire », la science en a fait un objet de connaissances. Notre rapport au Soleil raconte notre manière de concevoir le monde et l'existence.
L'agriculture et la divinisation du Soleil
Dans les sociétés agricoles, la dépendance aux cycles solaires était vitale. Les récoltes dépendaient de la lumière et de la chaleur, et les humains ont rapidement attribué au Soleil un pouvoir divin. Les civilisations égyptienne, aztèque ou inca ont érigé des temples et des rituels en son honneur, le considérant comme une divinité bienveillante mais exigeante. Cette sacralisation traduisait une relation de dépendance et de crainte : le Soleil pouvait donner la vie, mais aussi la retirer par des sécheresses ou des excès de chaleur.
Cette vision a perduré jusqu'à l'Antiquité, où les philosophes grecs ont commencé à le rationaliser. Mais il a fallu attendre le christianisme pour que le Soleil soit « déchu » de son statut divin. Dans la Genèse, il est présenté comme un « luminaire » créé par Dieu pour éclairer la Terre, au même titre que la Lune et les étoiles. Cette réduction théologique a préparé le terrain pour une approche scientifique.
La science fait du Soleil un objet d'étude
Avec la révolution scientifique du XVIIe siècle, le Soleil est devenu un objet d'observation et de mesure. Galilée, avec sa lunette astronomique, a découvert les taches solaires, remettant en cause l'idée d'un astre parfait. Newton a expliqué sa lumière par la décomposition du spectre. Au XIXe siècle, la spectroscopie a permis d'analyser sa composition, révélant la présence d'hydrogène et d'hélium. Aujourd'hui, des satellites comme SOHO ou Parker Solar Probe l'étudient en continu, pour comprendre ses éruptions et son influence sur notre climat.
Cette évolution montre comment la science a démystifié le Soleil, le transformant en un objet de connaissances. Mais cette rationalisation n'a pas fait disparaître notre fascination. L'installation « The Weather Project » d'Olafur Eliasson, qui a attiré des millions de visiteurs à la Tate Modern de Londres en 2003, en est une preuve éclatante : un soleil artificiel, fait de lumière et de brume, a créé une expérience quasi mystique.
Une éclipse pour réveiller nos craintes ancestrales
La prochaine éclipse solaire, prévue mercredi 12 août, sera un moment privilégié pour observer notre rapport au Soleil. Les éclipses ont toujours provoqué des réactions de peur et d'émerveillement, rappelant notre vulnérabilité face aux phénomènes cosmiques. Selon Emma Carenini, cette émotion est liée à la « contradiction » inhérente au Soleil : il est à la fois rassurant par sa constance et terrifiant par sa puissance.
En définitive, l'histoire du Soleil est celle de l'humanité elle-même : une quête de sens face à un univers à la fois concret et inaccessible. Que nous le vénérions comme un dieu, que nous l'étudiions comme un objet, ou que nous le contemplions avec émerveillement, le Soleil reste un miroir de nos croyances et de nos connaissances.



