Ellsworth Kelly à la Fondation Maeght: une plongée dans l'eau abstraite
Ellsworth Kelly à la Fondation Maeght: plongée dans l'eau abstraite

La Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence accueille jusqu'au 15 novembre 2026 une exposition majeure consacrée à Ellsworth Kelly, figure de l'abstraction américaine. Intitulée « Aux bords de l'eau », elle réunit plus de cent œuvres : peintures, sculptures, collages, photographies et dessins. Conçue en partenariat avec le Studio de l'artiste, l'exposition est commissariée par Éric de Chassey, qui lève le voile sur le rôle fondamental des paysages aquatiques dans l'œuvre du maître.

Une plongée dans l'obsession aquatique de Kelly

Pour Ellsworth Kelly, l'abstraction n'était jamais synonyme d'invention ex nihilo. « Mes idées proviennent d'une investigation constante de l'apparence des choses », confiait-il en 1991. L'élément liquide, par son perpétuel mouvement, est devenu son terrain de jeu favori. Le parcours, largement chronologique, débute par le premier dessin d'observation reconnu de l'artiste, réalisé en 1947 alors qu'il était étudiant à Boston : une représentation semi-abstraite d'une écluse. Dès lors, son regard capte les géométries cachées de la nature.

Lorsqu'il s'installe en France grâce au G.I. Bill après avoir participé au Débarquement de 1944, l'eau devient son fil conducteur. L'un des sommets de cette recherche méthodologique se matérialise en 1951 avec Seine. L'exposition présente le grand dessin final de cette œuvre (prêté par le Musée de Philadelphie), une pièce majeure qui condense les reflets de la lumière sur le fleuve parisien à travers une grille quasi-mathématique, mêlant rigueur obsessionnelle et recours au hasard. Kelly résout ici le prétendu dilemme entre abstraction et figuration : pour lui, peindre l'abstrait, c'est simplement restituer le réel et sa propre perception optique.

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De la Seine à la Méditerranée

L'exposition explore une thématique restée longtemps inexplorée : la fascination obsessionnelle de Kelly pour l'eau, de la Seine aux rivages de la Côte d'Azur, en passant par la Bretagne et les Antilles. Elle met en lumière les « faux amis » du peintre. Par exemple, l'œuvre intitulée Kite (Cerf-volant), prêtée par le Centre Pompidou, n'a rien à voir avec l'objet volant : elle découle en réalité de l'observation minutieuse et de la géométrisation des coques de bateaux colorées sur le port de Sanary-sur-Mer.

Parmi les pièces maîtresses, la reconstitution au sol de Blue Floor Panel for Leo (1992) s'impose comme un événement historique. Ce monochrome bleu géométrique et irrégulier, qui évoque un lac et n'avait plus été exposé depuis sa création à New York, occupe l'intégralité de la salle de la Mairie. Conçue à l'origine comme un hommage aux Nymphéas de Monet, l'œuvre dialogue magnifiquement avec Tableau Vert (1953), peint après une visite à l'atelier du maître impressionniste à Giverny et exposé dans les salles inférieures.

Œuvres monumentales et trésors intimes

La force de l'exposition réside aussi dans son habileté à entremêler le monumental et l'intime. On découvre ainsi d'incroyables séries de collages sur cartes postales – dont plusieurs inédites – sur lesquelles l'artiste s'amusait à faire surgir des formes géométriques ou des silhouettes de l'eau. Ces petits formats d'une grande sensualité dévoilent la poésie et parfois l'humour d'un artiste qui « photographiait l'espace dans son esprit ».

Un autre exemple est Light Reflection on Water (1951), une gouache qui traduit la mobilité des reflets avec une économie de moyens saisissante. Ces œuvres intimes contrastent avec les toiles monumentales comme East River (1959), prêtée par l'Art Institute of Chicago, qui capture les oscillations de la rivière new-yorkaise sur une toile de 254 cm de large.

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Un lien privilégié avec la Côte d'Azur

L'événement résonne tout particulièrement à Saint-Paul-de-Vence. Ellsworth Kelly s'était lié d'amitié dès la fin des années 1940 avec la famille Maeght, qui l'exposa rapidement dans sa galerie parisienne. L'artiste séjourna à plusieurs reprises sur la French Riviera, créant une complicité durable avec Adrien Maeght. Comme en témoigne l'une de ses œuvres emblématiques, présente habituellement dans les collections permanentes dont le bleu évoque « le ciel azuréen », le jaune « le mimosa » et le rouge « les tomates du jardin de Monsieur Maeght » rappelle Isabelle Maeght, administratrice de la Fondation.

Lors du vernissage, Jack Shear, l'époux de l'artiste et directeur de la Fondation Kelly, n'a pu cacher son émotion : « C'est exactement ce qu'Ellsworth aurait voulu ». Pour prolonger cette célébration de la création américaine, la Fondation Maeght propose en parallèle une vibrante « saison américaine » rythmée par des concerts de Duke Ellington, John Cage ou Philip Glass.

Informations pratiques : « Ellsworth Kelly - Aux bords de l'eau », Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence. Jusqu'au 15 novembre 2026. Ouvert tous les jours de 10h à 18h de septembre à juin et de 10h à 19h de juillet à août. Fermeture les 5, 6, 7 septembre 2026. Tarifs : 14 à 18 euros. Renseignements : 04.93.32.81.63, www.fondation-maeght.com.