L'erreur volontaire, nouveau gage d'authenticité face à l'IA
L'erreur volontaire, nouveau gage d'authenticité face à l'IA

Pour paraître plus humains, certains étudiants sabordent désormais volontairement leurs textes : ils ajoutent une faute d'accord, glissent une tournure bancale ou remplacent un long tiret par des parenthèses. Une stratégie paradoxale qui circule depuis l'explosion de ChatGPT, alors que l'imperfection devient un gage d'authenticité face à des intelligences artificielles de plus en plus fluides.

La signature stylistique des IA

Les modèles de langage ont en tout cas leur propre signature stylistique. Selon Gaël Varoquaux, directeur de recherche à Inria, ils affectionnent les longues phrases alternant avec des plus courtes, un registre soutenu sans être pompeux, et l'utilisation fréquente des tirets cadratins (–).

Cette standardisation du style inquiète les enseignants. Pour Marie Mercanti-Guérin, professeure en sciences de gestion et autrice de l'article « Comment « dé‑IA‑iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ? » dans The Conversation, les enseignants passent désormais « un temps dingue à chasser l'IA » au détriment de leur mission première. Beaucoup modifient déjà leurs pratiques : davantage d'oraux, de travaux en groupe, de contrôles en présentiel ou de mémorisation.

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« Arrêter d'écrire, c'est arrêter de penser »

Car le véritable enjeu dépasse largement la fraude. « On pense en écrivant. Arrêter d'écrire, c'est arrêter de penser », prévient le chercheur Jean-Gabriel Ganascia, professeur émérite au laboratoire d'informatique de la Sorbonne. À ses yeux, remplacer systématiquement l'écriture par une machine risque d'appauvrir les mécanismes mêmes de la réflexion.

Mais cette stratégie d'erreurs volontaires est loin d'être infaillible. « Les plus malins vont prompter pour que la sortie générée par le modèle soit imparfaite. Donc ça ne garantit rien », résume Alexei Grinbaum, président du Comité opérationnel pilote d'éthique du numérique du CEA et expert auprès de la Commission européenne. Les IA peuvent être paramétrées pour répondre de différentes manières, comme en attestent certains échanges entre des internautes et Grok, où l'IA d'Elon Musk emploie des expressions comme « Wesh p'tit con ».

Des détecteurs d'IA encore peu fiables

Et, malgré la multiplication de logiciels prétendant être des détecteurs d'IA, « il n'y a pas encore de solution mathématique pour prouver qu'un texte a été généré par l'IA ou pas », rappelle l'expert. La frontière entre texte humain et texte généré devient de plus en plus floue.

« Il ne faudrait pas binariser les choses. Il y a une différence entre un texte 100 % IA et un contenu retouché par IA », souligne Gaël Varoquaux. Aujourd'hui, dans les universités comme dans les entreprises, de plus en plus de textes bénéficient d'une assistance de l'IA : reformulation, correction, synthèse ou simple chasse aux fautes.

Le « AI slop » et la lassitude des lecteurs

Le brouillage des pistes est tel que les lecteurs frôlent l'indigestion. Sur LinkedIn, les utilisateurs dénoncent désormais le « AI slop » et YouTube freine la promotion de ces contenus. Une lassitude qui résonne avec la récente réglementation de l'Union Européenne imposant plus de transparence sur l'origine des contenus.

Si Alexei Grinbaum, lui-même auteur d'un livre blanc sur la création de méthode de filigrane pour signer les textes générés par IA, garde espoir quant à l'arrivée d'outils de détection fiables, tous ne partagent pas cet optimisme, à l'image de Gaël Varoquaux qui ne croit pas au « technosolutionnisme ».

Un changement de rapport à l'écriture

La solution n'est pourtant pas de rejeter l'outil en bloc. Alexei Grinbaum rappelle qu'à la Renaissance, l'imprimerie a certes fait perdre la connaissance par cœur de certains ouvrages, mais elle a surtout démultiplié l'accès à l'information. Gaël Varoquaux abonde avec un autre exemple : l'arrivée de la photographie au XIXe siècle n'a pas tué la peinture, elle l'a forcée à se réinventer, introduisant un renouveau spectaculaire des arts plastiques.

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Depuis le boom de l'IA générative, notre rapport à l'écrit est bouleversé. L'orthographe et la richesse de l'expression, qui ont « pendant longtemps été d'énormes marqueurs sociaux, sont en train de devenir moins efficaces », analyse Gaël Varoquaux, chercheur en informatique. Nous entrons dans ce que Marie Mercanti Guérin, enseignante-chercheuse, appelle « l'ère de la perfection » : une époque paradoxale où « tout le monde va beaucoup mieux écrire, sans savoir écrire ».

Selon les experts interrogés, l'impact de l'IA sur l'écriture est profond et durable, mais l'humain garde une carte à jouer en cultivant son propre style, imperfections comprises.