L'IA, une technologie qui exige un projet de société
L'IA exige un projet de société

Le développement initial d'Internet a été porté par un idéal, sans doute naïf mais sincère, alors que l'arrivée de l'intelligence artificielle se fait sans projet global équivalent. Son potentiel disruptif est bien plus important, d'où l'urgence de dégager des priorités d'action publique, de régulation ainsi que des enjeux de responsabilité individuelle, estime Cyril Zimmermann, cofondateur de La Plateforme, la grande école du numérique pour tous.

L'utopie d'Internet

Les études économiques montrent que la productivité a globalement augmenté et que la richesse mondiale a fortement progressé grâce à l'arrivée d'Internet. Mais on mesure également aujourd'hui la menace que peut représenter la concentration du pouvoir économique et politique dans les mains de quelques grands groupes technologiques. On regrette parfois la fin des services de proximité et de l'intermédiation humaine au profit d'interfaces numériques élitistes et peu inclusives. Ce regard critique ne doit pas faire oublier que le développement initial d'Internet a été porté par un idéal de rupture avec les modèles traditionnels de captation de la valeur.

Je ne vois pas le même idéal sous-tendre la diffusion de l'intelligence artificielle. Le discours de promotion de cette technologie est essentiellement articulé autour de la productivité, de la performance, voire de la promesse transhumaniste d'une vie augmentée. Ces valeurs ont des aspects positifs, mais elles sont loin d'être incontestables. Je trouve étrange la relative apathie de nos sociétés face à cette vague présentée comme inévitable, alors que les risques sont évidents.

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Des craintes jusque dans la Silicon Valley

Le premier doute concerne l'impact sur notre sociabilité et notre formation intellectuelle. Allons-nous réduire nos capacités d'empathie et de communication interpersonnelle au profit d'une interface homme-machine ? Allons-nous renoncer à la valeur de l'effort en ayant recours systématique à un assistant numérique ? Ce n'est pas un réflexe français : j'avais été frappé de voir que des entrepreneurs de la Silicon Valley scolarisaient leurs enfants dans des écoles Waldorf interdisant les écrans jusqu'au lycée. Jony Ive, designer star d'Apple, interdisait les écrans à ses enfants jusqu'à 14 ans. Sundar Pichai, PDG de Google, appelait dès 2020 à encadrer l'IA de façon contraignante. Les craintes sont donc bien présentes chez ses principaux apôtres.

Pas la même excitation

Ma deuxième interrogation concerne l'utilisation grand public de l'IA. À quel besoin insatisfait cela répond-il ? Je n'ai pas ressenti le même soulagement que dans les années 1990 quand il est devenu possible d'écouter de la musique non diffusée à la radio, de lire des journaux étrangers, ou de communiquer gratuitement avec des amis dans le monde. Certes, l'IA peut être un outil formidable pour apprendre de façon interactive, mais pouvons-nous être confiants sur son usage pédagogique si on laisse se développer des applications grand public sans priorité ? L'IA peut démocratiser l'expression artistique, mais la création peut-elle être stimulée sans protection des droits d'auteur et au prix d'un pillage généralisé ?

Utilisation professionnelle

Je comprends l'intérêt de l'IA pour tester des outils de production industrielle, dans le BTP, l'industrie lourde, la santé. Mais je suis sceptique sur le bénéfice collectif de la réduction du temps-homme dans les activités créatives, administratives, RH, comptables, juridiques ou marketing. Les gains de productivité seront énormes, mais qui en bénéficiera si la destruction d'emplois est massive ? Dario Amodei, PDG d'Anthropic, prédisait dès 2025 que 50 % des emplois de cols blancs seraient menacés dans les cinq ans. Les vagues technologiques ont toujours créé de nouveaux emplois, mais je ne suis pas sûr que nous ayons une vision claire des emplois que l'IA va créer, alors que la rapidité de sa diffusion rend les destructions probables à court terme. Nous risquons un transfert de richesse massif vers les éditeurs de logiciels et un ajustement violent du marché du travail, nécessitant un effort massif d'accompagnement social et de formation. Avons-nous préparé nos budgets pour cela ?

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La nécessité de la régulation

J'ai l'impression d'assister à un ébranlement programmé de nos structures économiques et sociales, avec une exportation massive de richesse vers des sociétés d'IA extra-européennes. Nous faisons le pari d'avoir quelque chose à gagner à la remise en cause violente de nos équilibres collectifs et à l'enrichissement d'oligopoles technologiques. La rapidité de cette rupture conduit des personnalités politiques américaines comme Rahm Emanuel à demander une réflexion sur le cadre de l'action publique. Au-delà de l'accompagnement social et de la formation, une régulation volontariste est souhaitable, surtout à la lumière du marketing d'Anthropic et de son produit Mythos, qui s'affranchit des règles pour atteindre son objectif. On limite les micro-organismes pathogènes aux laboratoires P4 ; peut-être devrait-on s'en inspirer pour certaines IA. Il ne paraît pas raisonnable de laisser ces agents se déployer sans cadre. Leur utilisation doit être encadrée et priorisée dans des champs déterminés par des choix politiques. Leur accès devrait se faire à un tarif prenant en compte le coût global et les externalités négatives. Si le marché n'en est pas capable, l'État doit taxer son usage, comme il l'a fait avec les produits pétroliers en 1928.

Les débuts d'Internet portaient une utopie, un modèle alternatif de partage. L'arrivée de l'IA se fait sans projet global équivalent, alors que son potentiel disruptif est bien plus important. Il est urgent de nous donner un projet de société intégrant les impacts de l'IA, pour dégager des priorités d'action publique, de régulation et de responsabilité individuelle. Cela permettra une acceptabilité générale de l'IA, déployée avec pédagogie sur un horizon de moyen terme dans l'intérêt de chacun.