La vallée de l'étrange : quand l'IA rend les robots trop humains
Vallée de l'étrange : l'IA face à l'humain

Quiconque s'est déjà promené le long des couloirs entre Brad Pitt et Gérard Jugnot – en cire – au musée Grévin, à Paris, a sans doute été traversé par un malaise. Les visages lisses aux yeux sans vie produisent une fascination mêlée d'un léger dégoût, comme si quelque chose clochait, sans qu'on puisse mettre le doigt dessus. Et si, demain, l'IA était capable d'animer tout ça, de faire hurler Gérard Jugnot « Ausweis ! », comme dans Papy fait de la résistance ? Ça ferait encore plus froid dans le dos.

Ce malaise devant de faux humains a été théorisé et s'appelle la « vallée de l'étrange ». Tout commence dans les années 1970 au Japon, dans le laboratoire du roboticien Masahiro Mori. En observant les réactions des gens face à ses créations, il remarque que plus un robot ressemble à un humain, plus on l'apprécie… mais jusqu'à un certain point. Passé ce seuil, l'affection s'effondre brutalement. Elle ne remonte qu'une fois atteint un réalisme quasi parfait. Sur le graphique qu'il trace, ce creux entre amour et désamour porte le nom de « bukimi no tani genshō », la « vallée de l'étrange », en français.

À gauche de la courbe, un robot industriel tout en métal. On ne l'aime pas beaucoup, mais il ne nous dérange pas. Un peu plus loin, un jouet en peluche, un personnage de dessin animé. On s'y attache. Puis vient la poupée de cire de Gérard Jugnot ou le robot Sophia de Hanson Robotics, avec ses expressions faciales millimétrées, et, là, quelque chose se dérègle. La courbe plonge. On est dans la « vallée ».

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Le cerveau ne sait plus où il en est

Pourquoi ce malaise ? La réponse la plus immédiate est cognitive. « Le cerveau n'aime pas du tout l'incertitude, explique Frédérique de Vignemont, philosophe des sciences cognitives au journal du CNRS. Ce robot qui vous ressemble un peu, mais pas totalement, envoie des informations contradictoires : vous percevez à la fois un humain et un non-humain. On sait que le cerveau n'aime pas les dissonances perceptives, il cherche à trouver une solution à tout prix face à des informations contradictoires. »

C'est ce que les chercheurs appellent « la théorie des violations d'attentes » (violation of expectation hypothesis). Nous avons des attentes très précises sur ce que doit être un humain. Il a en principe une façon de bouger, de parler, de cligner des yeux. Quand ces attentes sont presque satisfaites mais pas tout à fait, le décalage produit une réaction négative bien plus forte que si l'objet n'avait aucune ressemblance avec nous.

Du dégoût des morts et des malades

Mais il y a plus profond encore. Pour certains chercheurs en psychologie évolutionnaire, ce malaise est un programme ancestral. Deux hypothèses existent et se complètent. La première, dite hypothèse d'évitement des menaces, suggère que les imperfections d'un être presque humain activent en nous des mécanismes de détection des maladies – un visage légèrement asymétrique, une peau trop lisse, un regard qui ne suit pas tout à fait. Ce sont des signaux qui, dans notre passé évolutif, pouvaient indiquer un individu malade, dangereux, à éviter.

La seconde hypothèse va plus loin. Ces créatures à mi-chemin entre le vivant et l'inerte nous rappellent la mort. Masahiro Mori lui-même plaçait le cadavre tout au fond de sa vallée, car c'est l'être le plus humain qui soit, et pourtant le plus inquiétant.

« Nous serions équipés d'un système inné de détection du biologique. Des enfants de moins d'un an sont capables de faire la différence entre un mouvement réalisé par un être vivant et un mouvement purement mécanique, explique Frédérique de Vignemont. Elle ajoute : « Nous sommes construits de telle manière que nous avons besoin d'appartenance à un groupe et que nous rejetons l'autre. Face à un robot, dans un cas d'incertitude, j'ai tendance à le rejeter et à le ranger à l'extérieur de mon groupe. »

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Des machines à lire le vivant

La vallée de l'étrange passe aussi par le geste. Jean-Louis Vercher, de l'Institut des sciences du mouvement, étudie les prothèses biomimétiques et les robots bio-inspirés. Il observe que le robot Atlas, un humanoïde de Boston Dynamics capable de courir et se relever seul, déclenche une réaction troublante malgré son apparence clairement mécanique : « Si l'on donne un coup de pied au robot, on voit qu'il a du mal à se rétablir, et, du coup, on éprouve une émotion pour cet être qui est en difficulté. On est en empathie, il y a quelque chose de familier et à la fois distant. »

Ce n'est pas un hasard. Le cerveau humain est câblé pour détecter le vivant avec une sensibilité redoutable. Le psychologue suédois Gunnar Johansson avait déjà montré, dans les années 1970, que douze points lumineux en mouvement sur fond noir suffisaient à notre cerveau pour identifier un être vivant, et même deviner son sexe, son poids, son humeur. Nous sommes des machines à lire le vivant.

Conséquences médicales

Et cette lecture, quand elle bute sur l'ambiguïté, a des conséquences bien concrètes. En 2016, les psychologues Maya Mathur et David Reichling ont voulu mesurer ce malaise. Ils ont demandé à des participants de miser de l'argent avec des partenaires virtuels dont les visages avaient des degrés variables de ressemblance humaine. Résultat : la courbe des mises reproduit fidèlement la vallée de Mori. Les visages « presque humains mais pas tout à fait » sont précisément ceux auxquels on fait le moins confiance.

Ce résultat a des implications pratiques immédiates. Jean-Louis Vercher le confirme pour les prothèses : « On s'est rendu compte qu'une prothèse qui ressemblait à une main de robot était beaucoup mieux acceptée par les patients et par leur entourage qu'une main réaliste, car elle était identifiée clairement comme une prothèse et non comme une main qui aurait un défaut. »

C'est pour cette raison que depuis quelques années, les ingénieurs adoptent délibérément un design franchement robotique plutôt qu'humain. En même temps, qui voudrait être assisté à l'hôpital par un robot ressemblant à Gérard Jugnot boosté par IA ? Mieux vaut un robot qui ressemble à un robot.