L'attaque inédite qui a visé, lundi, plusieurs centaines de supermarchés français soulève de nombreuses questions sur les prochaines cibles potentielles. Emmanuel Esmieu, expert chez Orange CyberDéfense, qui participait aux Rencontres de la cybersécurité le 13 octobre à Montpellier, analyse les risques et les scénarios les plus préoccupants. Selon lui, les infrastructures vitales et les collectivités sont particulièrement exposées, avec des conséquences potentiellement dévastatrices pour le fonctionnement de la région.
Une attaque qui révèle la créativité des hackers
Interrogé sur la cyberattaque qui a frappé des centaines de supermarchés, Emmanuel Esmieu confie : « La créativité des hackers dépasse largement notre imaginaire. » Il évoque le cas de personnes qui ont réussi à hacker des sites industriels en faisant passer les frigos de moins 40 à 50 degrés à 4 degrés du matin. Selon lui, il s'agit soit d'activistes qui réussissent un coup médiatique extraordinaire, soit d'États qui veulent déstabiliser.
Ce type d'incident peut toucher « tout système qui est géré par informatique », prévient l'expert. Il cite notamment les machines outils qui manipulent des métaux, les hauts fourneaux ou encore les remontées mécaniques, s'il existe une faille, comme cela semble être le cas ici.
Orange, cible quotidienne de tentatives d'intrusion
Interrogé sur la situation de son entreprise, Emmanuel Esmieu révèle que « il y a des cyberattaques tous les jours pour tenter de rentrer dans notre système ». Orange, leader européen de la cybersécurité, gère des millions de machines dont elle garantit la sécurité. Si son système était hacké, cela faciliterait les attaques sur ses 50 000 clients. Tous les moyens ont donc été mis en œuvre pour éviter le moindre problème.
L'expert souligne que de nombreuses tentatives visent les entreprises à travers les firewalls (pare-feu informatique), mais que le moyen le plus répandu, « valable du particulier jusqu'à la très grande société », consiste à corrompre l'identité d'un utilisateur. « Je vole vos identifiants et mots de passe, je me fais passer pour vous et je vais utiliser tous les systèmes informatiques de Midi Libre pour récupérer des informations », explique-t-il. Il insiste : « Ce qu'il faut protéger impérativement, c'est l'identité. C'est le mal du siècle, tous les mois, 20 milliards de mails de phishing arrivent dans le monde. »
Vol de données : un phénomène en recrudescence
Si le rançongiciel (chiffrage des données pour demander une rançon) était autrefois la menace principale, Emmanuel Esmieu observe « une recrudescence importante du vol de données, pour les revendre sur le darknet ». Selon le général de gendarmerie André Pétillot, les données de près de 80 % des Français sont ainsi en vente sur le darknet. L'expert d'Orange CyberDéfense confirme : « On a d'ailleurs une unité qui recherche sur le darkweb les données volées de nos clients. » Il précise que des données provenant de la Direction générale des finances publiques, de France Travail, de la CAF ou encore des ligues sportives sont largement disponibles.
La presse relayait récemment l'exemple du Premier ministre Sébastien Lecornu, dont le numéro de téléphone a été divulgué à la suite d'un vol de données sur le site du Slip français, où il avait commandé, selon Le Canard enchaîné.
Les conseils aux particuliers et les scénarios redoutés
Pour les particuliers, Emmanuel Esmieu donne un conseil simple : « Quand on a un doute, on ne clique pas, c'est valable pour les banques, les impôts, la Caf, etc. L'urgence, ça n'existe pas. » Il met en garde contre l'arnaque au président dans les entreprises et recommande de ne pas communiquer d'informations personnelles, même au téléphone, car une intelligence artificielle peut imiter sa voix et ses expressions. En cas de doute, il conseille de raccrocher et de rappeler soi-même.
L'expert insiste sur la nécessité de sensibiliser dès le plus jeune âge et de s'équiper massivement de solutions de cybersécurité : « Si vous n'êtes pas protégé, vous représentez un danger pour moi. Si vous êtes piraté, je peux l'être aussi. » Il appelle à viser un effet réseau et une immunité collective, comme pour les vaccins, sinon « ça se propage à toute vitesse ».
Quant aux scénarios les plus redoutés, Emmanuel Esmieu cite « tout ce qui peut toucher les collectivités et organismes d'intérêts vitaux, votre électricité, votre eau, la police, les communications, les feux rouges ». Ce sont des risques majeurs car « ça peut dérégler complètement le fonctionnement de notre région ». Pour les entreprises, les coûts sont chiffrés : une PME dont l'activité s'arrête à cause d'une attaque cyber, c'est des centaines de milliers d'euros ; une société de taille intermédiaire, des millions d'euros ; une entreprise du CAC 40, des milliards d'euros. Jaguar Land Rover a ainsi subi l'an dernier plusieurs milliards de livres de pertes d'exploitation, au point que le PIB britannique s'est contracté de 0,1 %, tout cela à cause d'une cyberattaque.