Le projet français QRUSOE, consortium mené par Thales Alenia Space, vise à créer un réseau de télécommunications « inviolable » grâce aux technologies quantiques. L’Observatoire de la Côte d’Azur (OCA) joue un rôle clé en utilisant son télescope de pointe sur le plateau de Calern pour capter les signaux sécurisés envoyés par le satellite Eagle-1, qui sera mis en orbite basse par une fusée Vega C d’Arianespace depuis Kourou fin 2026. Ce programme stratégique de 42 mois s’inscrit dans l’initiative européenne EuroQCI.
Un défi face aux ordinateurs de nouvelle génération
Face à des ordinateurs de nouvelle génération qui sauront bientôt briser tous les mots de passe, la sécurité des données doit se réinventer. « L’enjeu est crucial face à l’essor des cyberattaques », résume Clément Courde, ingénieur de recherche au CNRS (laboratoire GeoAzur) et principal investigateur de la participation de l’OCA. Le but du projet QRUSOE est de « créer un réseau de télécommunications inviolable grâce aux technologies quantiques, une science de l’infiniment petit qui s’appuie sur les lois physiques pour rendre le piratage impossible ».
Le télescope de Calern, passerelle Terre-espace
Pour établir la connexion avec le satellite, les chercheurs doivent viser avec une précision extrême. « Contrairement à la télémétrie laser classique où l’on tire avec des lasers très puissants, explique Clément Courde, on va utiliser ici une longueur d’onde infrarouge identique à celle utilisée dans des fibres optiques pour éclairer le satellite. En détectant notre faisceau, il va s’orienter précisément dans notre direction. » Une fois le contact établi, Eagle-1 enverra deux signaux en parallèle : de la lumière classique pour communiquer traditionnellement, et les photons sécurisés.
Des tests réguliers pour mesurer l’efficacité
Les équipes de l’OCA mèneront des tests réguliers pour mesurer l’efficacité du système et vérifier la bonne réception des clés de cryptographie. « Notre force, unique en Europe, est d’avoir sur le même site à la fois la station laser et la connexion directe au réseau quantique fibré terrestre », souligne Clément Courde. Les photons agissent comme des alarmes discrètes : « Concrètement, si un cyberpirate tente d’intercepter le signal en route pour copier le code, son simple regard va instantanément perturber les photons et briser leur connexion. Le code secret est alors automatiquement détruit et une alerte est immédiatement déclenchée au sol, rendant l’espionnage techniquement impossible et aussitôt repérable. »
Applications futures et sobriété énergétique
À court terme, ces télécommunications hautement sécurisées visent la sécurité nationale et militaire. À plus long terme, elles pourraient protéger les données du grand public via un réseau très étendu de satellites et de réseaux fibrés quantiques au sol. « Concrètement, ce système reliant la Terre et l’espace pourrait un jour, s’il est efficace, sécuriser nos achats en ligne, garantir la confidentialité de nos données médicales, mettre à l’abri nos infrastructures vitales — comme les réseaux électriques ou les transports — ou simplement s’assurer qu’une conversation privée sur nos applications mobiles le reste », détaille Clément Courde. Le chercheur insiste aussi sur la responsabilité environnementale : « Toutes ces technologies consomment de l’énergie : le progrès de demain devra intégrer une réflexion sur la sobriété énergétique. C’est aussi là que se situe l’enjeu. »
Un réseau terrestre et un voyage à -270 °C
Le projet s’appuie sur un premier réseau terrestre en fibre optique reliant déjà Nice, Sophia Antipolis et l’Observatoire, développé avec l’université Nice Côte d’Azur, le CNRS, la Métropole Côte d’Azur et l’opérateur Orange. Ces réseaux sont limités à quelques dizaines de kilomètres, mais le satellite Eagle-1 permettra de s’affranchir de ces limites. Pour capter un photon unique envoyé depuis un satellite filant à des milliers de kilomètres-heure, l’OCA utilise des capteurs de pointe enfermés dans un cryostat, un cylindre blanc qui fait descendre la température à 3 Kelvin (environ -270 °C), au plus près du zéro absolu, pour s’affranchir du bruit.



