« Vous m'avez regardé ? Moi, participer à un triathlon ? » Thomas (1) se marre. Puis se tait. Se ferme. Sa journée dans la rue a été longue, comme toujours : il a fait très chaud, il a fait trop soif, l'indifférence et la défiance n'ont pas aidé. Alors, quand la Fondation de Nice lui a proposé de faire une course à pied, à la nage, à vélo, il a décliné l'offre. S'il vient à la halte de nuit, non loin du port, c'est pour « se poser », pas pour suer. Mais à la vue de ses compagnons de chambrée partant à l'entraînement cahin-caha, il laisse échapper un « merde ! Ils se sont inscrits ?! Ils se prennent pour des champions ? »
Pas de chrono, tous gagnants
Et à raison : ce samedi 20 juin 2026, la fine équipe va participer au T'Cap Triathlon, une compétition inclusive où les médailles ne se disputent pas aux autres, mais se conquièrent sur soi-même. Pas de chrono, pas de catégories, pas de distances imposées, chacun avance à son rythme et complète les objectifs qu'il est seul à s'être fixés. Pour cette 5e édition, la ligne de départ verra défiler tout au long de la journée 585 participants (les inscriptions sont closes depuis début juin, il faudra tenter l'aventure l'an prochain !)
« Si tout le monde peut participer, pourquoi pas la halte ? », lance Élodie Jonard, coordinatrice à la Fondation de Nice. « Vivien [Fontaine, cofondateur du T'Cap], a bossé chez nous. Il sait à quel point le sport permet de refaire société et de reprendre confiance en soi. » Confiance bien souvent balayée par la précarité et ses exclusions.
« Se redonner des objectifs, c'est se laisser une chance de croire en soi »
« La rue, ça te colle à la peau, ça t'abîme plus vite le corps et la tête qu'une vie normale. À un moment, la société t'identifie tellement comme un clochard, tu sais plus comment t'en sortir. Et à la fin, peut-être pire que le regard des autres, il y a le regard sur soi. » Difficile de se sentir légitime à participer à une manifestation ? « Encore plus quand ça implique d'exposer ton corps, parfois bien amoché. Mais se redonner des objectifs, les atteindre, c'est se laisser une chance de croire en soi », martèle doucement celle qui a su trouver les mots pour que sept courageuses et courageux finissent par s'inscrire.
« On aura enfin quelque chose à célébrer »
À quelques jours de l'épreuve, quatre d'entre eux se sont échauffés lors d'une petite balade le long du port. Rien de très cardiaque mais rien d'anodin non plus. « À la rue, ils se déplacent beaucoup, même quand ils ont un handicap. Marcher, c'est une nécessité, une contrainte : il faut aller à des rendez-vous avec l'assistante sociale, France Travail, trouver à manger et des sous. Donc sortir pour sortir, c'est exceptionnel », glisse la coordinatrice.
« À force d'être à la Halte, les uns sur les autres, on se monte la tête. Alors, même si ça me stresse de faire du sport en public, même s'il va falloir que j'apprenne à faire du tricycle, je me lance », souffle Souvenir, 24 ans. Elle hésite, puis promet : « Le temps du triathlon, on va oublier la rue. Et on aura enfin quelque chose à célébrer. C'est l'excuse pour faire la fête… sans alcool bien sûr ! » À sa « flemmardise » – bien commode pour s'éviter l'anxiété sociale – elle opposera la bonne humeur d'un défi entre copines. Licet l'ancienne sportive, Janny (1) la boute-en-train, Morgane la complice (qui est de même veilleuse de nuit), seront là pour la motiver.
Première baignade depuis l'amputation
Il y aura aussi l'éternel optimisme d'Abdel, 51 ans. « Légèrement » aidé par l'éducateur spécialisé Yannick, moitié plus jeune que lui, il file sur son fauteuil roulant. La perte d'une jambe, il y a un an – « fallait éviter la septicémie » – a un « peu changer son quotidien », résume-t-il pudiquement. Pour préparer le T'Cap, il s'est baigné dans la Méditerranée, accompagné par un maître-nageur. Une première depuis son opération. « Ça m'a donné tellement de force, j'aurais jamais imaginé. » Et c'est peut-être ça la plus belle des médailles. Les prénoms ont été modifiés.
Le T'Cap va « s'auto-détruire » pour devenir un label
Faire un triathlon, qu'importe sa condition physique, c'est possible ! Mais qu'une seule fois dans l'année : lors du T'Cap – qui signe sa 5e édition ce samedi 20 juin 2026. Ce constat n'a pas échappé à Vivien Fontaine, cofondateur de l'évènement sportif inclusif. « Avec 585 participants, soit 100 de plus que l'an dernier, l'engouement n'est plus à démontrer. Maintenant il faut transposer le concept sur tous les grands rendez-vous sportifs des Alpes-Maritimes. À terme, on va s'autodétruire pour exister un peu partout. » Et pour essaimer, rien tel qu'un label : « dès l'an prochain, l'US Cagnes Triathlon nous suit dans l'aventure. En 2028, un gros trail, encore confidentiel, ferait pareil. »
« Cela permettra de changer de regard sur le sport et de vivre des moments partagés », explique-t-il. L'idée est simple : ouvrir la pratique à tous, sans renoncer à la dimension sportive. « Il y aura toujours des chronos et des podiums pour ceux qui le souhaitent, mais chacun doit pouvoir adapter le défi à ses capacités. » Jeunes ou seniors, personnes valides ou en situation de handicap, tous sont invités à participer. Vivien Fontaine refuse ainsi le principe des « vagues handisport » séparées : « Nous voulons partager les mêmes espaces, au même moment. L'inclusion, c'est être ensemble, pas à côté. »



