Rafael Jodar, la nouvelle pépite espagnole qui fait trembler Roland-Garros
Rafael Jodar, nouvelle pépite espagnole à Roland-Garros

De notre envoyé spécial à Roland-Garros,

Nos lecteurs les plus jeunes auront du mal à y croire. Qu'ils se figurent pourtant qu'il fut un temps - béni - où les Espagnols gagnaient Roland-Garros à peu près autant que les Français, c'est-à-dire jamais. En furetant dans les archives, Santana en 1961 et 1964, Gimeno en 1972, contre un Noah en 1983, à peine de quoi pavoiser en queue de peloton entre voisins de galère. Pourquoi ça a merdé en chemin ? On ne sait pas trop. À quel moment, en revanche, on se souvient bien. Début des années 1990, quand il a fallu naître au tennis nous concernant.

D'abord un certain Sergi Bruguera, sourcil broussailleux et regard halluciné comme remonté tout droit d'une mine d'Asturie, puis la comète Berasategui, une dictature qui s'installe à bas bruit. Au début, on ne se rend compte de rien, et puis un matin, on nous a volés jusqu'à l'espoir : les joueurs espagnols se remplacent les uns les autres comme l'hydre de Lerne. Moya, Costa, Ferrero, Nadal, Alcaraz, ou l'impression d'écouter un album de maître Gims : la première chanson, ça va, mais après tout se ressemble.

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21 victoires espagnoles depuis 1994

Bref, on pensait souffler un peu cette année, avec un Carlito obligé de s'arrêter à l'atelier pour réparer la mécanique du poignet, et v'là-t'y pas que les gars nous sortent un nouveau spécimen rare d'une manade de Castille. Rafael Jodar, 19 piges et déjà quart de finaliste à Roland après avoir commencé l'année à la 165e place mondiale. Notez que le type nous a fait une fleur : plutôt que de forcer son destin sur le circuit dès 2025, il a préféré se faire les dents aux États-Unis, juste le temps d'être élu « meilleur débutant de l'année » après avoir fini l'année invaincu avec l'université de Virginie.

Un itinéraire de traverse décidé d'un commun accord avec son père. Impossible de le manquer : ce professeur d'éducation physique régente seul la vie du fiston qu'il entraîne lui-même, et gare à ceux qui tentent de s'en approcher dans son box, ou ailleurs. Rafael Jodar senior - on reparlera un jour de cette manie espagnole de se refiler le même prénom de père en fils, promis, mais là n'est pas le sujet - est un homme qui fuit la lumière et décline toutes les demandes d'interview. Il faut donc en passer par les anciens coachs de la dernière pepita ibérique pour se faire une idée du loustic :

« Il est comme le père des sœurs Williams mais uniquement dans le côté positif, explique dans la presse espagnole le directeur du club madrilène qui a vu naître le duo. Il est très méthodique, par exemple il aimait compter exactement le nombre de balles jouées par son fils à chaque entraînement, mais en même temps très respectueux des entraîneurs. Et l'école était fondamentale. S'il avait cours, il ne venait pas en tournoi, c'était non négociable pour ses parents. »

Un modèle familial basé sur l'exigence et le travail qui le rapprocherait du couple Toni-Rafa Nadal. Pourtant, le joueur Jodar ne ressemble en rien à l'idole des lieux. Lui-même s'en détache, expliquant que « s'il a grandi avec les deux icônes que sont Rafa et Carlos [Alcaraz], il essaie de développer son propre style, avec son propre état d'esprit ». Son truc à lui, c'est plutôt de mettre des brains à tout bout de champs, la mode du moment. « Il me fait penser à Sinner, décrypte Mats Wilander dans El Pais, car il peut frapper aussi fort en coup droit qu'en revers et qu'il prend la balle très tôt. C'est lui qui dicte le rythme du point ».

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Un duo qui fait penser à un autre Rafael

Peut-il espérer, à plus ou moins long terme, évoluer dans les mêmes sphères que le numéro 1 mondial ? Lui préfère répondre à côté - « C'est ma première année sur le Tour, tout est nouveau pour moi, je suis vraiment reconnaissant de pouvoir jouer ces matchs face à des grands joueurs » - mais d'autres s'en chargent à sa place. Pablo Carreno-Busta, sa victime au tour précédent, a eu quelques réflexions intéressantes du haut de ses 34 ans. Comme nous, il a noté l'endurance de Jodar, qui s'est déjà enfilé deux matchs en cinq sets, et son goût du combat, même largement mené au score. À deux manches à rien contre lui, le néo « Rafa » n'a laissé paraître aucune frustration avant de cueillir son compatriote, dont il connaît les fragilités physiques pour s'entraîner avec lui régulièrement.

« Il faut valoriser le fait qu'il n'ait pas baissé les bras et qu'il ne joue pas bien uniquement quand il est devant au score. Je ne sais pas si aujourd'hui, il est capable de rivaliser avec Jannik ou Carlos, mais je ne vois pas ce qui peut l'en empêcher à terme. Il n'a que 19 ans, c'est à peine sa première année sur le circuit et il a une marge de progression énorme sur tout, ce qui est une bonne chose pour lui. Après, chacun doit aller à son rythme, on n'est pas obligé de gagner un Grand Chelem à 19 ans. »

Quoi d'autre ? Le garçon est bien élevé, toujours un mot pour son père ou pour son adversaire - « Pablo a fait une carrière légendaire, il a été un référent du tennis espagnol » - son anglais est plus que correct grâce à son séjour aux États-Unis, où « il a appris à se débrouiller et à faire les choses par lui-même », et il paraît vain de lui chercher des défauts. Certains s'y sont essayés sur les réseaux sociaux, arguant d'un comportement douteux vis-à-vis des ramasseurs de balle, mais à chaque fois c'était du chiqué.

On vous a parlé de Landaluce ?

Tout semble en place, donc, pour un nouveau règne ibère Porte d'Auteuil à horizon quatre, cinq ans, quand Alcaraz aura tout plaqué pour monter une boîte de nuit écolo à Ibiza. Une réalité cruelle à anticiper pour le supporteur tricolore comme pour le suiveur, pas pressé de croiser ses confrères espagnols qui ont retrouvé leur superbe d'un coup, comme de retour en terrain conquis, alors qu'on a juste envie de leur dire : « Ok Juanito, vous allez encore gagner Roland mais do you conoces ce truc qui s'appelerio les JO d'hiver où il faut faire des médailles à la fin ? ».

Un bonheur n'arrivant jamais seul, sachez que le bougre est suivi de près par Martin Landaluce, deux ans de plus au garrot et un potentiel d'emmerdeur maximum sur terre battue. Mais celui-ci, on vous le garde au chaud pour l'an prochain, quand on en sera encore à prier pour les lombaires d'Arthur Fils et la santé mentale de Moïse Kouamé, le dernier nouveau Yannick Noah de la patrie.