L'Argentine et l'Angleterre ont offert mercredi 15 juillet une demi-finale complètement irrationnelle. Résultat : l'Albiceleste, dont le leader Lionel Messi disputera sa troisième finale lors d'un Mondial, défendra son titre contre l'Espagne, tandis que les Bleus héritent d'une petite finale contre des Three Lions presque aussi déprimés qu'eux.
Une remontada de plus pour l'Argentine
Menée jusqu'à la 85e minute par l'Angleterre, l'Argentine a renversé le match en sept minutes à peine grâce à Enzo Fernandez puis Lautaro Martinez (2-1). Une remontada de plus dans un tournoi où Lionel Messi et ses coéquipiers semblent avoir décidé de ne plus jamais gagner normalement. Dimanche 19 juillet, au MetLife Stadium, en périphérie de New York, la finale opposera donc l'Espagne à l'Argentine. Le champion d'Europe contre le champion d'Amérique du Sud. Une affiche inédite en finale de Coupe du Monde.
L'Argentine était au bord du précipice, puis elle a encore trouvé les moyens de survivre. À cinq minutes de la fin du match, l'Angleterre tenait sa finale. L'ailier Anthony Gordon avait ouvert le score à la 55e minute dans le stade d'Atlanta et les hommes de Thomas Tuchel semblaient filer tranquillement vers New York. Puis l'Argentine a recommencé à faire ce qu'elle fait depuis le début du tournoi : refuser toute logique. Enzo Fernandez a égalisé à la 85e minute d'une frappe puissante, puis Lautaro Martinez a rempli de bonheur tout un pays avec une tête rageuse sur un centre de Lionel Messi dans le temps additionnel (90e+2).
« Cette équipe continue de montrer de quel bois elle est faite, a savouré l'auteur du but de la qualification à l'issue de la rencontre. Ils [les Anglais] ont pressé pendant soixante minutes et ils ont arrêté quand ils ont marqué. Ils ont reculé et ça nous a donné de la tranquillité. »
Après leurs victoires à l'arraché face au Cap-Vert (3-2) et à l'Égypte (3-2), les Argentins ont encore ressuscité face aux Three Lions, marquant désormais plus de 80 % de leurs buts de la phase finale après la 79e minute.
Revue de presse : extase à Buenos Aires, amertume à Londres
Après la démonstration clinique de l'Espagne contre la France (2-0), le match Argentine-Angleterre a redonné un peu de folie à ce Mondial, « L'Équipe » évoquant une confrontation « superbe, engagée, rythmée » entre « deux vieux ennemis » que l'on peut déjà ranger « au même rang que ses glorieux aînés de 1986 et 1998 ». Côté argentin, c'est l'extase totale : « Olé » s'enflamme pour cette « remontada historique » où « l'Argentine a humilié la défense anglaise, renversé la situation une fois de plus. L'Argentine, c'est trop ». Et le journaliste de s'interroger : « Est-ce un manque de professionnalisme d'avouer qu'on écrit en pleurant ? » De son côté, « Clarín » salue le « courage exceptionnel » de la meilleure équipe nationale de l'histoire du pays latino-américain.
En Angleterre, en revanche, le ton est au massacre généralisé, d'autant qu'il s'agissait sans doute du dernier Mondial du capitaine Harry Kane. « The Daily Express » parle de « la fin du monde », tandis que « The Independent » confesse avoir « le cœur brisé » face à ce « nouveau record de cruauté inimaginable » pour les Three Lions qui « servent toujours de cible aux blagues des autres », selon le « Daily Mail ». Quant à « The Sun », il règle ses comptes avec le sélectionneur Thomas Tuchel, qualifié de « maître tacticien qui a perdu son sang-froid au moment crucial » en choisissant d'aligner un « mur blanc » de défenseurs trop passifs.
Messi, le patron incontesté
Messi ne marque plus forcément, mais il décide toujours du destin des rencontres. Pendant une heure, le numéro 10 a semblé étouffé par le pressing anglais. Puis le football a recommencé à tourner autour de lui. Une passe décisive pour Enzo Fernandez. Une autre pour Lautaro Martinez. Deux actions en sept minutes pour envoyer l'Argentine en finale. Qualifiant la soirée de « légendaire », « L'Équipe » note que Messi, avec ces deux offrandes, est repassé devant Kylian Mbappé au classement du soulier d'or, titre décerné au meilleur buteur du tournoi, grâce aux passes décisives (4 contre 3).
À 39 ans, l'octuple ballon d'or s'apprête à disputer la troisième finale de Coupe du Monde de sa carrière après celles de 2014 et 2022, égalant le record du Brésilien Cafu. Après le titre de 2022, le capitaine argentin peut offrir à sa nation un doublé inédit depuis le Brésil de Pelé sacré en 1958 et 1962. Mercredi, après le coup de sifflet final, Enzo Fernandez l'a porté sur ses épaules devant des milliers de supporters en extase.
Polémique : banderole sur les Malouines
Il fallait évidemment que cette affiche entre l'Argentine et l'Angleterre déborde du cadre strictement sportif. Au milieu des célébrations sur la pelouse d'Atlanta, les Argentins Giovani Lo Celso et Nicolas Otamendi ont exhibé sur le terrain une banderole proclamant : « Las Malvinas son Argentinas » (« Les îles Malouines sont argentines »). Le message fait directement référence au litige territorial qui oppose Buenos Aires et Londres sur la souveraineté des îles Malouines (appelées Falkland au Royaume-Uni) peuplées de 3 600 habitants et situées à 400 kilomètres au large des côtes de l'Argentine. Une guerre de deux mois avait éclaté au printemps 1982 après le débarquement de troupes de la junte militaire argentine sur l'archipel, faisant 649 morts côté argentin et 258 côté britannique. Le geste des joueurs de l'Albiceleste pourrait d'ailleurs avoir des conséquences disciplinaires, les règlements de la Fifa interdisant en principe les messages à caractère politique lors des célébrations. Le président argentin Javier Milei a tenté d'apaiser la situation sur « Radio Mitre » : « Ne mélangeons pas les choses. Les Malouines se récupèrent avec une diplomatie avisée et non avec des gestes de patriotisme bon marché. »
Petite finale : le match que personne ne veut jouer
Deux jours après leur élimination, les Bleus et les Trois Lions se retrouvent réunis à Miami pour ce que Vincent Duluc a résumé, dans « L'Équipe », comme « Le match des grandes détresses ». L'ambiance dans l'entourage tricolore est glaciale : « Ce match, vous pensez qu'ils ont envie de le jouer ? Bien sûr que non. Ce groupe était là pour autre chose », lâchait un proche d'un joueur dans le quotidien sportif, un autre ajoutant simplement qu'ils sont « dégoûtés de devoir jouer ». Côté anglais, Thomas Tuchel n'a pas dit autre chose : « Personne n'a envie de jouer ce match, pas même les joueurs français. » Mais pour Didier Deschamps, qui dirigera samedi son ultime match sur le banc après quatorze années de règne, il est hors de question de totalement capituler. « Je suis à fond. Je vais préparer le match avec les joueurs », a assuré le sélectionneur, fermement décidé à soigner sa sortie et éviter de finir sur une seconde défaite d'affilée.
Une finale inédite sous le signe d'une photo devenue légendaire
Dimanche à New York, la finale proposera une affiche inédite en Coupe du monde : le champion d'Europe espagnol contre le champion d'Amérique du Sud argentin. Ce choc opposera surtout Lamine Yamal à Lionel Messi, opposant le passé et l'avenir. Mais avant de se croiser sur la pelouse, les deux prodiges formés au Barça ont une histoire commune vieille de dix-neuf ans. En 2007, dans le cadre d'un calendrier caritatif organisé par le club catalan et l'Unicef, le jeune Messi — alors âgé de 20 ans et d'une timidité maladive — s'était retrouvé dans un vestiaire face à une bassine en plastique pour photographier un nourrisson de cinq mois désigné par tirage au sort : Lamine Yamal. « La probabilité que tout cela arrive était comparable à celle de gagner au Loto », s'étonnait le photographe Joan Monfort auprès de l'Associated Press en 2024, en revoyant cette image. Près de deux décennies après ce cliché aux allures de bénédiction presque religieuse, le bébé du bain et son parrain d'un jour se retrouveront enfin sur un terrain pour se disputer le toit du monde.



