En apparence, le Frost Bank Center de San Antonio est une gigantesque arena (19.000 places) comme le sport américain en fournit tant, entre grosse sono omniprésente, hot-dogs hors de prix et écran géant mettant dans l’embarras les « mauvais fans » qui refusent de porter les t-shirts unis offerts par les Spurs pour chaque match de ces play-offs NBA. Sauf que dans la nuit de mardi à mercredi (3h30), à l’occasion du game 5 du premier tour contre les Portland Trail Blazers, qui pourrait valider la qualif des Texans (3-1 dans la série), un étonnant kop va de nouveau détonner dans le panorama.
Un kop atypique au cœur du Texas
Mégaphone, tambour, clapping d’avant-match… Les sempiternels codes de l’entertainment US sont allégrement bafoués cette saison à San Antonio. La raison ? La présence de 83 Spurs Jackals (chacals), debout durant l’intégralité de chaque rencontre, et s’ambiançant régulièrement à coups de « There’s only one San Antonio », « Steph Castle time, never seen someone so good, so good, so good, so good » sur l’air de Sweet Caroline, ou de « Spurs are on fire, your defense is terrified », évidemment sur le Freed from desire de Gala.
Une centaine de motivés un dimanche à 7 heures
Mais comment est-on passé de rares « Defense, defense », scandés du bout des lèvres entre deux onion rings, à une dizaine de chants aussi originaux aux États-Unis ? Ne cherchez pas trop loin, comme pour la bluffante réussite sportive des Spurs (2es à l’Ouest) en 2025-2026, cette belle curiosité est signée Victor Wembanyama. Car là où les L.A. Clippers ont misé sur une « ambiance universitaire » pour les 4.500 fans placés dans le « Wall » de son colossal Intuit Dome, « Wemby » a tenu à ramener sa patte européenne.
En septembre dernier, le pivot français de 2,24 m a lancé son projet sur les réseaux sociaux en conviant à une mystérieuse audition les fans intrigués par ce concept d'« ultras » encore inconnu au pays de Donald Trump. Dès 7 heures le dimanche 14 septembre, une centaine de motivés ont rappliqué à proximité du Frost Bank Center, pour montrer leurs inspirations et talents à Victor Wembanyama himself.
Un PowerPoint pour lancer les ultras
Installé sur un trône de glace face aux candidats, celui-ci a peu après choisi ses sept Nouvelles Stars, promues capitaines de ce nouveau groupe de supporteurs pour toute la saison. S’en est suivi un appel de « Wemby » à chacun d’eux pour leur annoncer leur « draft » et leur demander de se rendre à l’entraînement des Spurs dès le lendemain matin, afin de caler au mieux sa folle idée. Problème pour Peyton Janssen (28 ans) et son ami Patrick « Big Red » Carson, tous les deux retenus par le vice-champion olympique : ils se trouvent alors au mariage d’un ami… dans l’Arkansas, à neuf heures de route de San Antonio.
« On n’avait à ce moment-là absolument aucune idée de ce qui se tramait mais on se devait de prendre la route pour ne pas rater ça, se souvient Peyton Janssen, 'leader de chant' du groupe. On a quitté le mariage à minuit, roulé toute la nuit et on s’est retrouvé assis dans la salle vidéo du centre d’entraînement des Spurs. Face à nous, Victor a dirigé toute la séance avec une présentation PowerPoint intitulée 'Lancement des premiers ultras de la NBA : créer un mouvement culturel pour les San Antonio Spurs'. C’était l’un des moments les plus incroyables de ma vie. On a littéralement brainstormé avec lui pendant trois heures. »
Les chants des ultras du PSG en inspiration majeure
Le nom « Jackals » sort alors du chapeau de « Wemby », tout comme des chants majeurs du Collectif Ultras Paris, qu’il leur a partagé, en tant que fervent supporteur du PSG. Puis place à un match d’entraînement pour tester le dispositif, sans surprise hésitant dans un premier temps.
« Pour être honnête, ça n’a pas marché du tout au départ, parce que la NBA est complètement différente de l’ambiance en Europe. Ici, la sono passe en permanence de la musique et on devait se battre contre elle pour essayer d’imposer nos chants. Et puis nous ne sommes au total que 83 membres, soit 0,004 % de l’affluence totale de la salle. On avait l’impression que les gens assis ne pouvaient plus autant apprécier leur bière et leur nourriture par notre faute... Personne n’était habitué à cette ambiance bruyante, il nous a fallu du temps pour être bien perçus dans la salle. »
À chaque avant-match au Frost Bank Center, le groupe continue de se faire connaître en répétant ses principaux chants avec un public curieux, et en distribuant des feuilles avec les paroles. Souvent déguisé dans les tribunes, Mario Moreno (35 ans), l’autre leader de chant des Jackals, évoque « une période test de septembre à mars », et une coopération en progrès constants avec Carter Snowden, coordinateur des animations pour les Spurs.
La sono parfois coupée pour leur faire de la place
« On échange en plein match avec Carter et on se dit par exemple : 'OK, sur la prochaine possession, on lance le chant olé olé olé olé, go Spurs' [plus proche d’Intervilles que des virages d’ultras]. Il faut bien comprendre que c’est totalement inédit dans le sport américain, là où en Europe, vous laissez les ultras se déchaîner depuis des décennies. »
Peyton Janssen complète : « Maintenant, si on fait assez de bruit par séquences, le système de sonorisation de la salle se coupe. Les Spurs sont vraiment sympas car parfois, on n’entend plus que nous. Certains joueurs adverses hallucinent et se marrent en nous voyant, comme Pascal Siakam [Indiana]. » Avec une règle d’or au sein du jeune groupe : ne jamais lancer insultes ou chants hostiles contre un adversaire. « On ne va surtout pas se mettre à huer ou provoquer un Steph Curry, il va bien nous planter 50 pions si on l’énerve », sourit Peyton Janssen.
L’ambiance reste donc bon enfant dans ce projet que continue de suivre de près Victor Wembanyama, malgré toutes les sollicitations qui accompagnent sa vie de superstar NBA. Mario Moreno raconte ainsi une autre longue rencontre en pleine saison avec son joueur préféré, alors blessé au mollet en novembre et bloqué sur San Antonio : « Il nous a contactés pour qu’on déjeune avec lui. L’idée était de partager ses retours sur les Jackals. Il nous a dit : 'Simplifions les chants et essayons d’impliquer davantage l’arena'. Nous avons vraiment pris cela à cœur. Et parfois les Spurs nous contactent encore en nous disant : 'Victor vous a préparé quelques idées par SMS'. »
« Qui ne saute pas n’est pas un Spur »
Autant d’ajustements qui laissent de la place aux chants des Jackals, et qui ont pu contribuer au remarquable bilan des Spurs à domicile en saison régulière (32 victoires et 8 défaites). « L’ambition de Victor était clairement là au départ : faire de San Antonio l’endroit où il allait être le plus difficile de jouer dans toute la NBA, souligne Carolina Teague, journaliste pour le site Spurfect. On voit à quel point il a été impliqué dans ce projet. » Les Jackals ont aussi puisé des inspirations de « culture ultra » en échangeant cette année avec le média français Trashtalk et le groupe Spurs Nation France, de passage dans le Texas. Avec à la clé des « Chalalalalalala, merci Wemby » qui accompagnent les lancers francs du meilleur défenseur de la saison… et même un « Qui ne saute pas n’est pas un Spur », en français dans le texte.
« Grâce aux Jackals, l’énergie dans la salle a beaucoup changé à San Antonio ces derniers mois, apprécie Carolina Teague. Avant cette saison, il y avait un peu de bruit, mais c’était désorganisé. Là, les chants des Jackals ont créé une énergie constante dès la saison régulière. Et maintenant que nous sommes en play-offs, tout le monde reprend les chants du groupe. Je trouve juste d’affirmer qu’aujourd’hui les Spurs ont l’un des meilleurs publics NBA. »
Avec comme créateur notre golden-boy de 22 ans, comment pourrait-il en être autrement ? « Victor a d’emblée vraiment incité toute la salle à nous suivre, apprécie Peyton Janssen. Et selon si c’est Victor ou moi qui demande quelque chose aux fans de San Antonio, les réactions seront très différentes, croyez-moi. » For suuuuuuure.
Fair-play et « bracelets d’amitié »
Alors, le Frost Bank Center de San Antonio est-il pour de bon the place to be sur ces play-offs, pour tout amateur de grosses ambiances ? Mario Moreno : « Les Spurs ont l’un des publics NBA les plus bruyants, passionnés et fidèles. Même dans les moments difficiles, avec ces six saisons sans play-offs, je me souviens d’une rencontre dans laquelle la salle s’est mise à scander avec humour 'MVP, MVP, MVP' pour Dejounte Murray. De même, le match célébrant les 50 ans de la franchise à l’Alamodome en janvier 2023 a atteint un record avec plus de 68.000 fans. Notre équipe a été menée de 30 points par les Warriors pendant tout le match mais personne ne s’en souciait, on a tous passé un super moment. Cela en dit beaucoup sur les fans des Spurs. »
Quelle suite peut-on imaginer dans la mutation européenne de la fanbase à San Antonio ?
« Tout ça n’a pas encore totalement pris dans la salle car les gens ne comprennent pas vraiment ce qu’on chante, vu le bruit global. On veut être des ultras mais on ne l'est pas encore. C’est un long processus pour convaincre les gens de nous rejoindre, on espère approcher les 200 membres la saison prochaine. Les Jackals sont comme un bébé pour Victor : il nous laisse carte blanche, il nous fait confiance mais il reste là pour veiller sur nous. Son soutien est exceptionnel depuis le départ. C’est quand même incroyable que le visage de la NBA ait ne serait-ce que penser à lancer ce projet. C’est désormais mon athlète préféré de tous les temps, désolé Tim Duncan, Tony Parker et Manu Ginobili... »
En plein « rêve éveillé » pour leur première année d’existence, les Jackals continuent avant tout de s’amuser, avec déguisements délirants et alien gonflable aux allures de mascotte hommage à « Wemby », sans trop songer à la perspective d’une première bague de champion depuis 2014.
Carolina Teague apprécie particulièrement une autre initiative des Jackals « pour rapprocher les fans des Spurs » : la distribution de « bracelets d’amitié ». Comme quoi ces étonnants ultras à la sauce US restent plus proches des « Swifties » que des kops du Partizan Belgrade et de l’Olympiakos.



