La loi interdisant l'accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, adoptée en France en 2024, suscite un débat inédit sur la liberté d'anonymat en ligne. Dans une tribune au Monde, des experts en droit et en numérique estiment que cette mesure « transforme la condition d’exercice de la liberté d’anonymat », en imposant une vérification d’âge systématique.
Une loi protectrice mais contraignante
La législation, entrée en vigueur en juillet 2026, impose aux plateformes de vérifier l'âge des utilisateurs, sous peine de lourdes amendes. Selon une étude du CNRS, 78 % des 12-17 ans possèdent un compte sur au moins un réseau social, et 40 % y subissent des comportements malveillants. Le gouvernement justifie cette interdiction par la nécessité de protéger les mineurs.
Cependant, les signataires de la tribune pointent un « paradoxe » : pour vérifier l’âge, les plateformes doivent collecter des données personnelles, ce qui « menace l’anonymat des adultes eux-mêmes ». Un mécanisme de vérification, comme la pièce d’identité, « brise le principe même d’un espace numérique non surveillé », explique l’avocate Sarah Klein.
L'anonymat, un droit fragilisé
La liberté d’anonymat, garante de l’expression libre, est « conditionnée par l’âge », regrette la tribune. Les adultes pourraient être dissuadés de s’exprimer sur des sujets sensibles par crainte que leurs données ne soient utilisées. « On assiste à un glissement vers un internet administré, où chaque parole est rattachée à une identité civile », alerte Klein.
D’après un sondage Ifop, 62 % des Français de plus de 18 ans jugent cette interdiction « nécessaire », mais 53 % craignent une « surveillance généralisée ». Le texte prévoit une exception pour les mineurs ayant l’accord parental, mais cette disposition « ne résout pas le problème structurel », selon les experts.
Quel équilibre entre protection et libertés ?
La loi s’inscrit dans un mouvement européen de régulation des plateformes. Le RGPD impose déjà des limites, mais cette interdiction va plus loin. « Protéger les enfants oui, mais pas en sacrifiant les libertés fondamentales des adultes », conclut la tribune. Le débat est loin d’être clos, alors que la Commission européenne examine des mesures similaires.
En attendant, les plateformes comme TikTok ou Instagram ont déjà mis en place des vérifications d’âge expérimentales. Selon une source interne à Meta, « 30 % des comptes de mineurs ont été désactivés depuis le début de l’année ». Une application stricte qui pourrait se heurter à des recours juridiques.



