Nice : le foyer des chibanis menacé par le projet de prison d'Éric Ciotti
Nice : foyer des chibanis menacé par une prison

Le 16 mars 1976, l'armée, la police, les pompiers et les services de la Ville de Nice interviennent, épaulés par des bulldozers, pour réduire en miettes des baraquements de misère faits de planches et de parpaings. L'un des plus grands bidonvilles de France – et le dernier, après Nanterre en 1972 et Saint-Denis en 1973 – vient d'être rasé. Les images sont même passées au « Journal télévisé ». Nous sommes à Nice, à la Digue des Français, sur un long ruban allant du bord du Var jusqu'à l'emplacement de l'aéroport actuel.

Les occupants, des travailleurs immigrés du Maghreb venus reconstruire la France à la sueur de leur front, quittent enfin cette zone de non-droit, de violence et de trafics, dont ils voulaient s'extirper pour vivre paisiblement. Ils rejoignent leur nouvelle demeure moyennant 150 francs par mois : un « préfabriqué » que les Niçois ont connu sous le nom de « foyer Sonacotra ». Sur le site de cette cité modulaire provisoire, une antenne médicale, la poste, une mosquée, une permanence sociale et une quinzaine de commerces sont ouverts. Finis le bidonville où ils s'entassaient.

Bientôt la prison ?

« Ils étaient environ 2 000. D'abord des Tunisiens, ensuite des Algériens, puis des Marocains », se souvient Abdallah El Batlaoui, aujourd'hui âgé de 67 ans. À l'époque, il était étudiant en sociologie et a participé à l'équipe de recherches qui a permis de passer, dans les années 80, du préfabriqué au foyer « en dur », Nicéa, qui existe encore aujourd'hui en bordure de la « 202 ». C'est sur ce site qu'Éric Ciotti a proposé à l'État de construire la nouvelle maison d'arrêt de Nice, d'ici « 5 à 7 ans ».

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« Ils ont tué la vie sociale »

Cela brise le cœur d'Abdallah lorsqu'il pense aux centaines de chibanis, ces anciens, ces « têtes blanches », qui vivent toujours au foyer, désormais géré par Adoma. « Au lieu de reconnaître ce lieu comme un lieu de mémoire, on le rase ! », souffle le sexagénaire, qui a beaucoup œuvré dans le social. « De toute façon, il avait déjà été symboliquement rasé depuis longtemps », grince-t-il. « Il n'y a plus de commerces, plus rien. Ils ont tué la vie sociale », regrette Abdallah. Pour lui, les chibanis, ces oubliés, mériteraient qu'on soit « éternellement reconnaissant qu'ils se soient usés sur les chantiers pour la France ».

Dans un sourire, Abdallah se souvient de ce Tunisien qui avait « construit » la préfecture des Alpes-Maritimes, de cet autre immigré qui avait travaillé si dur sur un pont azuréen. Depuis, il a gardé des liens avec beaucoup d'entre eux au sein du foyer que les habitants appelaient et appellent encore pour certains « l'oued ». « Passés du bidonville à ces petits immeubles, c'était juste normal afin qu'ils aient des conditions de vie dignes, ils étaient heureux, même si c'était pas le grand luxe ».

« Je ne reconnais pas la République »

Des dizaines d'années après, les chibanis ont vieilli au foyer, perdu la santé au foyer. « Ça me fait mal la proposition actuelle de les déloger. Tout ce parcours pour aboutir à la démolition de leur lieu de vie. Ils vont perdre leurs repères, le sens de leur vie. J'ai peur que certains n'y résistent pas. Ce n'est pas humain, je ne reconnais pas la République », soupire le sexagénaire.

Nostalgique, il se rappelle des années où Pasqua était ministre de l'Intérieur. « Ils avaient laissé s'installer un immense trafic de drogue, ils ont laissé faire, Pasqua il avait déjà une vision pas sympa de l'immigration. C'était facile de montrer le foyer du doigt, alors que les locataires étaient les premières victimes du trafic, de la violence des dealers, de l'agressivité des drogués », jure l'ancien travailleur social. Et la double peine : « Certaines personnes disaient que c'étaient eux les trafiquants, alors que pas du tout. D'ailleurs on s'était tous mobilisés ! Les habitants ont fait de l'autosurveillance ». Ils allaient avec des bâtons déloger trafiquants et consommateurs.

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