Manuels scolaires : vers une disparition face au numérique ?
Manuels scolaires : vers une disparition face au numérique ?

Manuels scolaires : vers une disparition face au numérique ?

Alors que certaines régions, comme l’Île-de-France, misent à fond sur le manuel numérique, les jours de notre bon vieux manuel scolaire sont-ils comptés ? Pas sûr. Car les enseignants y restent profondément attachés et les éditeurs s’efforcent de le faire évoluer. On les croit immuables, indissociables de l’apprentissage et de la rentrée… Ces manuels scolaires gratuits, toujours distribués aux élèves et que les parents doivent s’échiner à couvrir et protéger dans un geste quasi séculaire. Sur fond d’essor des contenus numériques, de développement de l’IA, cet outil papier apparaît pourtant en sursis. D’autant que certaines études montrent qu’il est très largement sous-utilisé par les élèves.

« C’est un gros sujet pour nous, qui fournissons un cartable numérique avec quatre matières incluses dans Lordi, confirme Kamel Chibli, vice-président de la Région Occitanie en charge de l’Éducation. On a cru il y a 7-8 ans que le ministère allait prendre un virage vers le numérique puis il a abandonné le sujet. Il a donc fallu qu’on reprenne le taureau par les cornes. »

Papier ou numérique ? Le choix laissé aux établissements en Occitanie

Après un sondage auprès des enseignants révélant que l’utilisation du livre n’était pas automatique, la Région a décidé de laisser le choix aux établissements entre version numérique et papier, tout en développant « des ressources numériques pour que les enseignants préparent leurs cours. Quand on voit que certains le font avec des photocopies comme il y a 40 ans, on se pose la question sur l’utilité des manuels ». La version papier reste largement plébiscitée par les lycées mais elle implique un investissement lourd : 2 à 3 millions d’euros pour renouveler le manuel d’une seule matière en Occitanie, tous les 5 à 6 ans environ. 40 millions pour ce poste depuis dix ans dans les comptes de la Région pour les 230 000 lycéens.

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Moins de 10 % des élèves s’en servent réellement

S’appuyant sur une étude révélant que seulement 6 % des élèves utiliseraient les manuels, la Région Île-de-France a provoqué une petite déflagration dans le milieu en lançant à la rentrée 2025 une plateforme numérique nommée Pearltrees, regroupant une cinquantaine de manuels numériques dits « libres », qui fonctionnent avec l’intelligence artificielle et mise à disposition des lycéens. Le choix avait été donné aux établissements de garder le papier, ou de passer au tout numérique. La moitié des établissements avaient alors choisi de garder des manuels scolaires papier tout en ayant accès aux manuels libres sur Pearltrees.

Cette initiative, attaquée par les éditeurs de manuels scolaires pour « concurrence déloyale », vient d’être retoquée par les tribunaux. De fait, la place du livre cristallise des débats passionnés au sein de l’Éducation et sur un marché occupé par sept éditeurs, comme l’a révélé un colloque organisé ce 28 mai à la faculté d’Éducation de Montpellier à l’initiative de Sylvain Wagnon. « C’est un outil stratégique car c’est le seul objet qui se trouve à l’interface entre l’institution, l’élève, l’enseignant et même les parents qui le prennent en mains à la maison », souligne le Montpelliérain, professeur en histoire de l’Éducation. « Il est le reflet de notre façon de véhiculer les savoirs et de notre société. C’est d’ailleurs pour cela qu’on lui a, à certaines époques fait le reproche d’être colonialiste ou sexiste. »

« Les élèves préfèrent désormais regarder une vidéo, disposer d’exercices corrigés pour mieux les accompagner, le manuel est devenu peu adapté à leurs attentes », remarque Alexandra Mounier, directrice de projets manuels et ressources numériques à la Région Île-de-France.

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Île-de-France : manuels numériques jugés illégaux

Depuis 2022, la région dirigée par Valérie Pécresse édite et propose gratuitement aux lycées franciliens des manuels scolaires numériques, présentés comme « libres » et modifiables par les enseignants via une plateforme en ligne. Le tribunal administratif de Montreuil a déclaré ce 26 mai cette initiative illégale car « portant atteinte à la liberté du commerce ». Ce verdict fait suite à un recours des éditeurs privés qui, via leur association Les éditeurs d’éducation, avaient dénoncé une concurrence déloyale. La Région va faire appel, estimant que cette décision met « en péril la rentrée 2026-2027 ».

Mais les enseignants restent profondément attachés à cet outil, paradoxalement synonyme de pluralité des choix car si le ministère contrôle les programmes, il laisse une latitude aux différents éditeurs pour proposer la façon de le dérouler avec des équipes de professeurs à la conception. « Le manuel est plus utilisé dans certaines matières comme l’histoire-géographie mais 95 % des équipes pédagogiques y sont attachées, explique Sébastien Cote, professeur d’histoire géographie en préparation aux grandes écoles au Lycée Joffre et 1er adjoint du maire de Montpellier. Visionner des vidéos sur Youtube et s’adapter au numérique, je ne suis pas sûr que ce soit un véritable projet pédagogique. Laissons la liberté à l’enseignant. La seule fois où on a essayé d’imposer des manuels dans ce pays, ce n’était pas les plus belles années du XXe siècle… »

Pour lui, il doit s’agir d’abord d’un « choix collectif, de groupe classe, qui doit primer face à l’individualisme forcené de notre époque. » « On reproche encore au livre d’être lourd dans les sacs mais si on impose l’ordi ou la tablette c’est paradoxal au moment où l’on souhaite faire décrocher les jeunes des écrans, appuie Audrey Foulquier, professeur d’Anglais au lycée Jean-Jaurès de Saint-Clément-de-Rivière. Et sans manuel, c’est bien plus compliqué et chronophage pour un enseignant de préparer un cours. »

Directrice des éditions Magnard et membre du bureau de l’association des éditeurs scolaires, Agnès Botrel rappelle que « directeurs de collections et éditeurs garantissent la correspondance aux programmes et la fait d’allier les meilleurs usages avec des liens vidéo et des exercices interactifs. C’est aussi à nous de réapprendre aux élèves et aux enseignants à se les approprier. » Un problème qui n’est pas nouveau. Ancien directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Louis Nembrini rappelle que « dès les années 2000 nous constations qu’à peine 10 % des élèves utilisaient les manuels. Mais ils sont indispensables pour ramener les élèves vers des textes longs comme tente de le faire la Suède. »

« En Occitanie, on laisse le choix aux établissements mais la question de l’avenir du bouquin se pose, résume Kamel Chibli. Si on doit aller vers le numérique, c’est à l’État de porter le projet. » « Le Monde évolue, l’IA est là et certaines entreprises privées commencent à proposer des manuels numériques individualisés en lien avec une plateforme, les éditeurs doivent en tenir compte, reconnaît Sylvain Wagnon. Mais le manuel scolaire, issu de la Révolution française, a traversé bien des tempêtes. On a annoncé sa mort à chaque écueil, la télé, le numérique, et il est toujours là. » Fragile mais indéboulonnable géant de papier.