Inauguré en 1887, le Casino des Sablettes à La Seyne-sur-Mer fut bien plus qu'un simple établissement de jeux. Théâtre, concerts, bains de mer, jardin exotique… Pendant des décennies, il incarna l'âme de la station balnéaire imaginée par Michel Pacha, jusqu'à sa destruction en 1944.
Un projet ambitieux pour une station balnéaire d'envergure
Lorsque le Casino des Sablettes ouvre ses portes en 1887, le quartier est en pleine transformation. Michel Pacha entend métamorphoser ce morceau de littoral en une station balnéaire d'envergure, destinée à attirer une clientèle régionale, nationale et étrangère. La mer et le climat constituent les premiers arguments, mais ils ne suffisent pas : il faut aussi offrir aux visiteurs des distractions dignes des grandes stations de la Belle Époque.
Le mot « casino » ne dit pourtant qu'une partie de la réalité. Le bâtiment abrite aussi un théâtre, un restaurant, des salons, des terrasses et des cabines de bains. On peut y passer la journée, entre baignade, déjeuner, spectacle et promenade, sans jamais s'approcher d'une table de jeu.
Une architecture pensée pour l'émerveillement
L'architecture participe pleinement à l'expérience. Dès l'entrée, le regard traverse le vaste hall pour se perdre dans le bleu de la Méditerranée. Sous l'immense charpente métallique, un jardin d'hiver peuplé de plantes exotiques accueille les promeneurs, tandis qu'un espace est aménagé pour les enfants. Tout est pensé pour faire du casino le véritable salon des Sablettes, un lieu où se croisent baigneurs, familles, artistes et élégants de la Belle Époque.
Dès 1888, la presse décrit une station prise d'assaut : les salons sont trop étroits, la vaste véranda ne désemplit pas et la plage comme les cabines de bains regorgent de visiteurs. Son premier directeur, Lange Pellegrin, entreprend rapidement d'améliorer les installations d'un établissement ouvert dans l'urgence de la première saison. Pensée dès l'origine du projet, la desserte par omnibus hippomobiles depuis la gare de La Seyne accompagne l'essor de cette jeune station balnéaire.
Un lieu de prestige et de bienfaisance
Le succès du casino dépasse rapidement le simple cadre des loisirs. Son prestige est tel qu'il devient le cadre des grandes réceptions organisées lors des visites officielles dans le Var. En septembre 1888, Le Petit Marseillais relate ainsi le passage d'une importante délégation réunissant notamment le président du Conseil Charles Floquet, le ministre de la Marine, le préfet du Var, des parlementaires, des élus locaux ainsi que des journalistes venus de Paris et d'ailleurs.
Cette renommée ne l'éloigne pourtant pas de la vie locale. La presse ancienne montre qu'il accueille également des initiatives de bienfaisance. En 1892, Le Petit Provençal annonce ainsi une tombola organisée au profit des pauvres de Toulon et de La Seyne. Le journal souligne qu'il ne s'agit pas de son premier geste en faveur des plus démunis. Une illustration du rôle social que joue aussi l'établissement, à une époque où les casinos sont autant des lieux de rencontre que de divertissement.
Le témoignage de Jean Aicard
Écrivain toulonnais et académicien, Jean Aicard décrit au début du XXe siècle l'ambiance qui règne autour du Casino des Sablettes. Son témoignage illustre le rôle central qu'occupe alors l'établissement dans la vie balnéaire :
« Là, près du hameau des Sablettes, s'élève, au bord de la mer, un vaste établissement, le Casino, qu'entourent un hôtel, un restaurant et des cabines de bains s'alignent coquettement le long de la grève. Sous le grand hall, la foule est considérable, et tandis que l'orchestre du Casino fait entendre ses meilleurs morceaux, on peut voir les baigneurs et les baigneuses s'ébattre dans les flots avec mille cris joyeux. C'est là, le dimanche et même dans la semaine, le grand rendez-vous des familles toulonnaises qui ne se lassent jamais de l'admirable coup d'œil qui se déroule sous leurs yeux et trouvent au Casino toutes les distractions et toutes les commodités. »
— Jean Aicard, Toulon, collection Les Villes d'Art célèbres, début du XXe siècle.
Un banquet historique pour l'Alliance franco-russe
Rien ne destinait le Casino des Sablettes à entrer dans la grande histoire des relations internationales. Pourtant, à l'automne 1893, près de 500 convives prennent place pour un banquet officiel donné en l'honneur des marins russes. L'événement dépasse largement le cadre mondain. Depuis la défaite de 1870, la France cherche à sortir de son isolement diplomatique, tandis que la Russie souhaite rééquilibrer les rapports de force en Europe. Les deux puissances multiplient alors les démonstrations d'amitié qui conduiront, quelques mois plus tard, à la signature de l'Alliance franco-russe.
Le Petit Courrier du 25 octobre 1893 décrit une arrivée spectaculaire : « Les marins russes invités sont arrivés avec leurs convives français par un bateau à vapeur couvert de pavillons des deux pays ; une musique installée sur le pont n'a cessé de se faire entendre. Sur tout le parcours, à travers la rade, on a acclamé la Russie. » Les discours exaltent « l'union des frères d'armes de France et de Russie », tandis que l'assistance reprend les cris de « Vive la Russie ! Vive la France ! »
Le temps d'une journée, le Casino des Sablettes cesse d'être un simple lieu de villégiature. Il devient le théâtre d'un rapprochement diplomatique qui mettra fin à l'isolement de la France et contribuera à redessiner les équilibres européens de la fin du XIXe siècle.
La destruction en 1944
Pendant près de soixante ans, le Casino des Sablettes accompagne ainsi l'essor de la station balnéaire. Les écrivains le décrivent comme le rendez-vous des familles toulonnaises, les cartes postales immortalisent sa silhouette face à la mer et les archives racontent les concerts, les spectacles, les fêtes et les réceptions qui rythment les saisons. Cette histoire s'interrompt brutalement en 1944. Lors de leur retraite, les troupes allemandes dynamitent plusieurs ouvrages du littoral afin qu'ils ne puissent être utilisés par les forces alliées. Le Casino s'en retrouve rasé.



