Ce jeudi 13 août, sous un soleil de plomb, un bassin provisoire installé face au Centre aquatique olympique de Saint-Denis a accueilli une opération spéciale. Seuls Alain Bernard, Ugo Didier et un groupe d'enfants étaient autorisés à s'y baigner, dans le cadre du programme « Savoir nager » porté par la Fédération française de natation (FFN) et soutenu par EDF. Pendant plusieurs sessions de 45 minutes, les deux champions ont initié les jeunes à la nage, avec un objectif clair : leur apprendre à apprivoiser l'eau.
Un programme pour lutter contre les noyades
« Le but, c'est de leur montrer que dans l'eau, ils ne sont pas en danger, qu'ils peuvent trouver leur propre équilibre », explique Alain Bernard, détenteur du record de France du 100 m nage libre. À la fin de la semaine, la FFN et EDF auront permis à 580 enfants de (re)découvrir la natation. Une « goutte d'eau » face au bilan estival de Santé publique France : 274 personnes sont mortes par noyade entre le 1er mai et le 15 juillet, dont 37 enfants et adolescents, un chiffre identique à celui de 2025 sur la même période.
La Seine-Saint-Denis, territoire carencé
Le programme « Savoir nager » cible les territoires carencés, dont la Seine-Saint-Denis est la capitale : 7 enfants sur 10 ne savent pas nager à leur entrée au collège. Malgré les plans piscines du conseil départemental et l'héritage olympique, le département compte 167 m² de ligne d'eau pour 10 000 habitants en 2026, loin de la moyenne nationale de 236 m², même si ce chiffre a bondi de 107 m² par rapport à 2022. Grâce aux JO, le 9-3 est paradoxalement devenu leader en nombre de bassins de 50 m, mais comme le dit l'adage : « Tu es un phénomène, mais ça ne me suffit pas. »
Une fracture sociale et infrastructurelle
Une étude de 472 pages, réalisée par l'Université de Lille et l'Université de Strasbourg dans le cadre de l'évaluation du « Plan héritage et durabilité - Paris 2024 » pilotée par la DIJOP, rappelle que le savoir nager ne dépend pas seulement des infrastructures, mais aussi de facteurs structurels, démographiques, socio-économiques et culturels. Ainsi, 86 % des enfants de cadres sont de bons nageurs, contre 61 % des enfants d'ouvriers non qualifiés et 54 % de ceux d'inactifs (Injep). En Seine-Saint-Denis, où l'on compte 8 % de cadres, 14 % d'ouvriers et 21 % d'inactifs, l'écart est criant. L'étude souligne que les grands bassins aux normes FINA ne sont pas forcément les mieux adaptés à l'apprentissage scolaire.
Des solutions concrètes : gratuité et réduction des tarifs
Le petit bassin utilisé jeudi sera démonté et réinstallé dans une commune du département, tandis que le bassin d'échauffement des Championnats d'Europe sera remis à Clichy-sous-Bois. La FFN multiplie les initiatives : « Dans la piscine du Centre aquatique olympique, on paye sur les deniers de la fédération plein de créneaux pour que les enfants de Seine-Saint-Denis viennent nager gratuitement », explique un représentant. Le ministère avait initié le plan « j'apprends à nager » gratuit, et il faut continuer à investir. Parmi les 32 recommandations de l'étude, on retrouve la gratuité pour les programmes de rattrapage et la réduction des tarifs sur certains créneaux pour les moins de 16 ans. Le centre aqualudique d'Aulnay-sous-Bois, construit après sept ans sans piscine, illustre la hausse des prix malgré les tarifs réduits pour les résidents.
Le rôle des champions
Les chercheurs considèrent le rôle des champions comme utile, d'où la présence d'Alain Bernard et Ugo Didier. « Je leur dis que quand j'ai fait mes titres olympiques, ils n'étaient pas nés, j'en suis conscient, sourit Alain Bernard. Mais je suis conscient de cet enjeu d'apprentissage à la natation. » « Si avec Alain, on peut leur transmettre cette passion, ce plaisir que l'on peut ressentir dans l'eau, notre victoire sera déjà là », termine Ugo Didier. À la sortie du bassin, le petit Ilan confesse s'être endormi devant les épreuves des championnats d'Europe : « Je préfère nager. » Mieux vaut ça que l'inverse.



