Les seniors sont omniprésents dans les statistiques et les préoccupations, mais rarement considérés autrement que comme un coût, un problème ou un public fragile. On débat sans cesse de la dépendance, des retraites, des EHPAD, des déserts médicaux, de l'isolement. Et si l'on changeait radicalement de perspective ? Par exemple, en instaurant un service civique des seniors. L'idée peut paraître saugrenue, mais elle mérite réflexion.
Un service civique adapté aux aînés
Concrètement, il ne s'agirait évidemment pas d'envoyer des septuagénaires ramper dans la boue ou repeindre des casernes. Le principe serait simple : consacrer quelques heures par semaine, ou quelques semaines par an, à des missions d'utilité collective. Accompagnement scolaire, présence auprès de personnes seules, soutien administratif, mentorat professionnel, médiation locale, transmission de savoir-faire, animation culturelle, entretien de petits équipements collectifs. La liste est infinie, car les besoins le sont tout autant.
Un paradoxe français
Nous vivons un paradoxe français. Jamais les retraités n'ont été aussi nombreux, aussi actifs, aussi longtemps en bonne santé. Et jamais la société n'a autant manqué de temps humain. Les services administratifs débordent, les associations sont à la peine, les enseignants réclament du soutien, les jeunes cherchent des repères, les territoires manquent de bras. D'un côté, des compétences disponibles. De l'autre, des nécessités criantes. Le service civique des seniors pourrait devenir une institution de jonction. Pierre Mayeur, ancien directeur de la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV) et partisan de cette orientation, y voit « un moyen de prévention, de lutte contre l'isolement et de réconciliation des générations ».
Objections et réponses
Les objections abondent immédiatement. Ce serait une nouvelle lubie bureaucratique ! Une possible atteinte à la liberté ! Une manière déguisée de faire travailler gratuitement les retraités ! La retraite, en tout cas, n'a pas été conçue comme un droit à l'inutilité sociale. Historiquement, elle devait protéger de l'usure et de la pauvreté, pas organiser une disparition civique progressive.
D'ailleurs, la société demande déjà beaucoup aux seniors. Ils gardent les petits-enfants, soutiennent financièrement leurs descendants, assurent une partie essentielle du bénévolat associatif et politique (songeons aux conseils municipaux qui irriguent le territoire). Le service civique des seniors ne créerait donc pas une activité nouvelle. Il reconnaîtrait, organiserait et valoriserait des engagements déjà massifs mais dispersés.
Mise en œuvre et bénéfices
On pourrait imaginer mille variantes, autour d'un système volontaire mais encouragé fiscalement, indemnisé ou seulement défrayé. Techniquement, ce service civique pourrait relever, comme son modèle junior, du Code du service national. Celui-ci dispose déjà que « le service civique a pour objet de renforcer la cohésion nationale et la mixité sociale et offre à toute personne volontaire l'opportunité de servir les valeurs de la République et de s'engager en faveur d'un projet collectif en effectuant une mission d'intérêt général ». Tout semble dit. Avec quelques réglages, tout peut s'organiser.
Les bénéfices seraient considérables. Pour les finances publiques d'abord, car la solitude, l'inactivité et le délitement des relations sociales coûtent cher. Pour la cohésion nationale ensuite : une société où les générations coopèrent davantage est une société moins anxieuse. Pour les seniors eux-mêmes enfin, car l'utilité demeure l'un des plus puissants moteurs de l'existence.
Une question philosophique
Le vrai sujet, au fond, est philosophique. Nous avons inventé une société où l'on vit vingt ou trente ans après la vie professionnelle sans véritable statut collectif autre que celui de consommateur de loisirs ou d'usager du système de soins. Cette perspective est un peu courte. Et peut-être un peu triste.



