Il est un peu plus de 18 heures, ce jeudi 18 juin 2026, lorsque les trois bénévoles de l’association monégasque Soupe de Nuit se retrouvent sous le pont de la voie ferrée, au marché du Careï, à Menton. À peine le fourgon blanc stationné, deux personnes âgées viennent saluer l’équipe et demander quelques sandwichs et bouteilles d’eau. Depuis le matin, Jean-Louis, Marion et Pascale préparent cette tournée hebdomadaire. Dans un local mis à disposition par le diocèse de Monaco, ils ont confectionné les repas, chargé les boissons, trié les vêtements et rassemblé les produits d’hygiène. Quelques heures plus tard, tout est prêt pour démarrer.
Une tournée à travers les points de rassemblement
« Une fois le chargement terminé, nous prenons le fourgon et nous arrivons à Menton pour commencer la distribution à 18 heures précises », explique Jean-Louis Nicolas, responsable de l’antenne mentonnaise de Soupe de nuit. Pendant près de deux heures, l’équipe sillonne les principaux lieux fréquentés par les personnes sans domicile fixe. Du marché du Careï à la place Saint-Roch, en passant par le monument aux morts de la place des Victoires, le Palais de l’Europe, le parking du Super U de Garavan ou encore le Bastion, les bénévoles suivent un itinéraire bien rodé.
« Nous essayons de passer dans tous les endroits où les personnes se regroupent habituellement. La journée, beaucoup restent dans le centre-ville, où l’affluence est importante. En fin d’après-midi, elles rejoignent les lieux où elles passeront la nuit et attendent souvent les associations qui assurent les maraudes », raconte Marion, enseignante dans la vie professionnelle et bénévole depuis plusieurs années. À Menton, plusieurs associations se relaient tout au long de la semaine, en coordination avec le Centre communal d’action sociale (CCAS), afin d’assurer une présence quotidienne auprès des personnes en situation de précarité.
Des parcours de vie très différents
Au fil des arrêts, les profils rencontrés se révèlent variés et dessinent une réalité bien plus complexe que les clichés associés à la rue. Une famille avec un bébé d’environ un an est installée près de la bibliothèque L’Odyssée. Plus loin, des hommes originaires d’Europe de l’Est attendent la distribution. D’autres sont des retraités français. Lorsque le fourgon s’arrête sur le parking du Super U de Garavan, plusieurs personnes quittent immédiatement les bancs où elles étaient assises. Les bénévoles les saluent par leur prénom avant même de distribuer les repas.
Alexandre*, 75 ans, fait partie de ceux qu’ils croisent régulièrement. « Je suis ici depuis le mois d’octobre. J’ai une petite retraite. Après un problème financier, je me suis retrouvé à la rue. C’est quelque chose qui peut arriver à tout le monde », confie-t-il en dégustant une part de fougasse au fromage. Il évoque le coût de la vie sur la Côte d’Azur et l’importance du soutien apporté par les associations. « Ils nous apportent des vêtements, des boissons chaudes l’hiver, des choses fraîches l’été. Et puis il y a toujours la soupe et les sandwichs. » À ses côtés, Marie*, retraitée d’origine italienne, échange des embrassades avec les bénévoles. « L’hiver dernier, ils m’ont sauvé la vie. Il faisait très froid et ils sont arrivés au bon moment. Sans eux, je ne serais peut-être plus là aujourd’hui », assure-t-elle.
Loin des clichés
Au fil de la soirée, un constat s’impose : les personnes rencontrées correspondent rarement aux images souvent véhiculées autour du sans-abrisme. La plupart des bénéficiaires croisés se montrent courtois, reconnaissants et désireux d’échanger. Beaucoup évoquent un « accident de la vie » : une séparation, des difficultés financières, une perte d’emploi ou un problème de santé ayant progressivement conduit à la précarité. « Bien sûr, certaines personnes souffrent d’addictions et peuvent parfois créer des tensions, mais elles représentent une minorité de celles que nous accompagnons chaque semaine », souligne Jean-Louis Nicolas. « La plupart sont des personnes très calmes qui ne posent aucun problème particulier. »
Des caisses vides et des visages qui restent
Vers 20 h 30, au Bastion, la tournée touche à sa fin. Les caisses du fourgon sont désormais vides. Les 90 sandwichs préparés le matin ont été distribués. La soupe a disparu depuis longtemps. Sur la promenade du bord de mer, les touristes observent avec curiosité les bénévoles qui rangent leur matériel avant de reprendre la route vers Monaco. Restent alors les visages, les prénoms et les histoires croisées tout au long du parcours. Une quarantaine de personnes que beaucoup de Mentonnais aperçoivent quotidiennement sans connaître leur histoire et leur trajectoire de vie. Pendant quelques heures, la maraude suspend cette distance. Elle s’arrête, écoute et rappelle que derrière chaque sans-abri se trouve avant tout une personne.
De nouvelles règles pour les maraudes
Ces dernières semaines, la question des personnes sans domicile fixe a également été abordée par la municipalité. La maire, Alexandra Masson, a notamment pris un arrêté contre la mendicité agressive et souhaité mieux encadrer les maraudes à travers un parcours défini sur le territoire communal. « Nous avons rencontré la maire avec l’ensemble des responsables associatifs. Elle nous a expliqué sa volonté de mieux organiser ces actions. Nous pensons que cela peut aller dans le sens de l’intérêt des personnes que nous aidons », estime le responsable de Soupe de nuit. Du côté des bénéficiaires, ces nouvelles dispositions ne semblent pas susciter d’inquiétude particulière. « Je n’ai jamais été agressif de ma vie, alors je ne vois pas pourquoi je serais concerné », sourit Mario*, rencontré place Saint-Roch.
*Les prénoms ont été modifiés.



