Korrika 2024 : bien plus qu'une fête, un cri d'alarme pour la langue basque
La Korrika, cet événement populaire et festif qui anime le Pays basque, cache en réalité une revendication linguistique profonde et urgente. Bixente Claverie, membre influent du conseil national d'AEK, l'association pour l'enseignement du basque, rappelle avec force que derrière les sourires et les chants se joue un combat crucial pour la survie de l'euskara. Depuis sa première édition en 1980, la Korrika a toujours eu pour objectif principal de financer l'enseignement du basque aux adultes, une mission qui reste plus que jamais d'actualité face au recul alarmant de la langue.
Un état des lieux préoccupant : seulement 21% de locuteurs
Les dernières études linguistiques révèlent une situation fragile : côté français, environ 21% de la population parle basque, tandis que 9% sont considérés comme bilingues réceptifs, c'est-à-dire capables de comprendre la langue sans la parler couramment. Ces chiffres, bien que significatifs, sont insuffisants pour assurer la pérennité de l'euskara. AEK, en première ligne de ce combat, a fixé un objectif ambitieux mais nécessaire : atteindre 30% de locuteurs d'ici 2050. Cela représente la formation d'environ 40 000 nouveaux bascophones, un défi de taille qui nécessite une mobilisation sans précédent.
Le défi ne se limite plus à l'apprentissage, mais s'étend désormais à la pratique quotidienne. Comme le souligne Bixente Claverie, apprendre le basque est une chose, mais le parler régulièrement en est une autre. Sans espaces d'usage concrets dans la vie de tous les jours – que ce soit dans les commerces, au travail ou dans les interactions sociales – une langue risque de s'étioler et de perdre sa vitalité. La politique linguistique doit donc agir sur deux fronts complémentaires : la formation des nouveaux locuteurs et la création d'environnements favorables à l'usage de l'euskara.
La transmission en péril : des villages témoins du recul
La situation varie considérablement d'une commune à l'autre. Dans certains villages de l'intérieur du Pays basque, l'euskara reste encore très présent, porté par une transmission familiale robuste. Cependant, dans d'autres localités comme Tardets, point de départ symbolique de la Korrika cette année, la langue a reculé de manière spectaculaire, notamment dans le cadre familial. Aujourd'hui, la survie de l'euskara repose sur deux piliers essentiels : l'école pour les jeunes générations et la formation pour adultes, cette dernière étant souvent le dernier rempart contre la disparition.
« Sans les adultes apprenants, la langue aurait-elle déjà disparu ? », s'interroge Bixente Claverie. La question, rhétorique, met en lumière le rôle crucial des formations continues. AEK doit garantir à ses salariés et à ses apprenants des conditions d'apprentissage optimales, ce qui passe inévitablement par des moyens financiers adéquats. La Korrika, en tant qu'événement de collecte de fonds, reste donc une nécessité vitale, preuve que la langue basque a encore et toujours besoin d'un soutien massif.
Les freins à l'apprentissage : coût et manque d'espaces d'usage
À chaque édition de la Korrika, AEK revendique la gratuité de l'apprentissage du basque. Des expériences menées côté espagnol ont démontré que le coût des formations constitue un obstacle réel pour de nombreux potentiels apprenants. Mais au-delà de la question financière, c'est l'usage concret de la langue qui pose problème. Les espaces où il est possible de parler l'euskara au quotidien restent trop rares ou mal identifiés, limitant ainsi les opportunités de pratique. Sans ces occasions régulières, l'apprentissage perd une partie de son efficacité et de son intérêt, risquant de décourager les nouveaux locuteurs.
La question centrale aujourd'hui est de savoir ce qui manque le plus : des moyens financiers, une volonté politique ferme ou une pratique sociale élargie ? Pour Bixente Claverie, ces trois aspects sont inextricablement liés. Les moyens dépendent directement de la volonté politique. Si celle-ci est réelle et affirmée, les financements suivent et l'usage social peut progresser. AEK demande ainsi à l'Office public de la langue basque un budget plus conséquent, celui-ci n'ayant pas été augmenté depuis 2015. Cette stagnation budgétaire est d'autant plus urgente à résoudre que la langue continue de reculer dans de nombreux territoires.
Un choix politique collectif pour l'avenir de l'euskara
La sauvegarde de la langue basque relève d'un choix politique collectif et engage l'ensemble des acteurs institutionnels. La Communauté d'agglomération Pays basque, le Département, la Région et l'État, qui financent l'Office public de la langue basque, détiennent le pouvoir de inverser la tendance. Il est impératif que ces entités reconnaissent l'urgence de la situation et agissent en conséquence, en débloquant les ressources nécessaires et en soutenant les initiatives qui favorisent l'usage quotidien de l'euskara.
La Korrika 2024 n'est donc pas simplement une course ou une fête ; c'est un signal d'alarme, un appel à la mobilisation pour préserver un patrimoine linguistique unique. Alors que les défis sont nombreux – du financement à la pratique en passant par la transmission –, l'engagement de chacun, des citoyens aux décideurs politiques, sera déterminant pour l'avenir de l'euskara. Le temps presse, et chaque pas compte dans cette course contre la montre pour la survie d'une langue millénaire.



