Lola, pressée, s'élance à la poursuite de Sonia dans les dédales des couloirs centenaires du Palais de justice de Paris, sur l'île de la Cité. Elles n'ont que quelques minutes pour trouver la chambre 14 où se tient le procès en appel de quatre militants écologistes, jugés pour « dégradations volontaires du bien d'autrui ayant entraîné un dommage léger ». Leur méfait ? Avoir participé à une action de désobéissance civile non violente avec Extinction Rebellion au Salon de l'agriculture, l'année dernière.
Une mission de retranscription
Sonia, plus habituée aux salles d'audience que Lola, annonce : « Je pense que c'est ici. » Devant elles, deux énormes portes en bois sculptées sont entrouvertes. Les quatre prévenus et leurs avocats attendent que les policiers leur fassent signe. « J'ai un peu peur de ne pas réussir à suivre car on m'a dit que ça allait très vite. J'ai déjà lu des récits d'audience, mais j'espère qu'ils vont bien présenter tout le monde », s'inquiète Lola.
Toutes deux sont membres de l'association Mouvement de soutien aux défenseur·es de l'environnement (MSDE), créée en 2023. Grâce à une dizaine de permanents et une soixantaine de bénévoles – scribes et illustrateurs –, elles couvrent les procès de militants écologistes sur tout le territoire. Leur mission : rendre compte avec précision de l'audience.
Une autre manière de lutter pour le climat
« Chaque année, dans ma to do list, j'écrivais "assister à un procès". Mais je n'avais jamais sauté le pas jusqu'à ce que je rencontre un membre du MSDE en 2023 lors d'une mobilisation », se souvient Sonia. Active depuis les débuts, elle travaillait dans la culture et avait participé à des manifestations climat. Issue d'une famille « très politisée », elle s'est engagée dans la lutte pour l'urgence écologique. « Au moment du Covid, mon secteur a été touché. J'ai profité du moins de travail pour m'engager plus intensément dans le mouvement climat et la justice sociale », raconte-t-elle, avouant que son engagement fait partie de son quotidien. « J'ai les deux pieds dedans, de manière intense. Je me considère comme militante, même si j'ai l'impression de ne pas en faire assez. »
Bien qu'elle n'ait jamais été placée en garde à vue, Sonia a été confrontée aux gaz lacrymogènes, aux nasses et aux contrôles d'identité abusifs. Des pratiques révoltantes qui l'ont poussée à s'intéresser aux droits des citoyens.
Des centaines de procès archivés et analysés
Son premier procès en tant que membre du MSDE, elle s'en souvient encore. « Il se tenait dans une grande ville et a duré très longtemps. Je n'avais pas anticipé qu'on entrerait à 13 heures pour sortir à 22 heures ! Il y a tout un jargon et des codes spécifiques. Au début, ça surprend. »
Placement dans la salle – « pas trop loin de la Cour, sinon on n'entend rien », précise Sonia –, prise de notes rapide, synthèse, retranscription des échanges. Les scribes sont briefés en amont. « On repart avec six ou sept pages de notes, parfois plusieurs dizaines. Elles sont relues pour préciser qui a dit quoi, comme dans une pièce de théâtre. Ensuite, le MSDE récupère le tout pour analyse et archivage dans notre base de données. »
L'association compte aussi des illustrateurs qui assistent aux procès, réalisant des dessins comme celui de Sandra, illustratrice professionnelle membre depuis un an et demi.
De l'humain derrière la répression judiciaire
Au-delà de la retranscription, Sonia a découvert un monde judiciaire « fermé et parfois très dur » envers les militants. « Ils sont stigmatisés. J'ai entendu des magistrats et procureurs dire des choses graves. Des militants écologistes ont été comparés à des terroristes ou à des agresseurs sexuels ! », s'indigne-t-elle. « Certaines actions sont associées à la violence, au désordre, à l'anarchie. On entend "si tout le monde faisait comme vous, ce serait le chaos". Mais ils défendent l'intérêt général et le bien commun, et sont poursuivis pour des choses dérisoires, maltraités et méprisés. »
Depuis, Sonia a couvert plus d'une quinzaine de procès. Chevronnée, elle accompagne désormais les nouveaux lors de leur première audience, comme Lola. « Heureusement que je ne suis pas seule, sans Sonia je n'arriverais pas à suivre, tout va trop vite ! » confie Lola après plus d'une heure d'audience.
Étudiante de 21 ans en double cursus politique de la Terre à Sciences Po Paris et l'IGPG, Lola a découvert le MSDE sur Instagram. Après avoir pris en charge la newsletter en septembre 2025, elle a voulu se confronter à la réalité des procès. « Contrairement à certains membres, je ne suis pas militante. Je n'ai jamais participé à une action. Mais j'ai grandi dans un environnement écolo et je cherchais quelque chose en lien avec le droit de l'environnement », explique-t-elle. « Je me revois petite me dire : "Toi, Lola, plus tard, si tu ne travailles pas pour l'environnement, ce n'est pas bien." »
Après un premier contact avec le MSDE, Lola a été conquise. « Je n'avais pas conscience de l'aspect humain derrière ces procès. J'avais entendu parler des actions comme les jets de soupe sur des tableaux, mais pas des répercussions sur les personnes. Une arrestation, un procès, c'est très lourd et impactant. »
Plus de 240 procès de militants en deux ans
Au contact de personnes engagées, Lola n'exclut pas de participer un jour à une action de désobéissance civile, même si certains aspects la freinent. « Quand on voit tout ce que les militants écolos se prennent dans la tronche, ça décourage un peu. » Pour l'heure, elle se consacre à la couverture de ces procès « qui font l'histoire ». Sonia, sa mentore, estime participer à son devoir de citoyenne. « Ces audiences sont une fenêtre sur des réalités sociales, parfois carcérales. Les retranscrire, c'est une manière de faire collectif qui me plaît. C'est utile et ça donne du sens à mon militantisme. »
Le MSDE ne se limite pas à la retranscription : il met à disposition des activistes des ressources juridiques, tient une base de données des procès, et édite des récits d'audience pour sensibiliser à la répression judiciaire. Depuis 2023, le mouvement climat compte plus de 240 procès de militants écologistes – 56 en 2023, 97 en 2024 et 91 en 2025 –, contre 12 à 24 par an entre 2019 et 2022. Une augmentation qui va de pair avec l'intensification des actions de désobéissance civile et une répression plus appuyée des autorités.
Les prénoms ont été modifiés. Chiffres répertoriés par le MSDE.



