« Comment vous avez fait ? » Quelques minutes avant de rejoindre l’atelier « mieux comprendre son test ADN » lors du salon de la généalogie début juillet à Paris, une femme interpelle les participants, curieuse de la réponse. L’interdiction française est en effet une spécificité : contrairement aux autres pays de l’Union européenne ou aux États-Unis, les tests ADN récréatifs ou généalogiques ne sont pas accessibles au grand public en France. Une autorisation judiciaire est nécessaire pour une recherche de paternité, et un avis médical pour un diagnostic de santé, sous peine d’une amende de 3 750 euros. La loi bioéthique de 2021 a confirmé ce principe et a spécifiquement interdit leur promotion, après la diffusion de campagnes télévisées.
Auparavant, certains avaient profité du flou juridique pour commander en ligne un test reçu directement à domicile. C’est le cas d’Anne*, qui en a commandé un pour son père en 2020. Né sous X en 1938, il avait été abandonné bébé dans une église en Île-de-France. « En vieillissant, mon père, malade, a été travaillé par ses origines », raconte-t-elle. Il espérait retrouver la trace d’un frère, voire peut-être de sa mère, mais cela n’a pas abouti.
Une interdiction contournée en pratique
Depuis 2021, les laboratoires comme les Américains Ancestry DNA, 23andMe ou l’Israélien MyHeritage n’expédient plus de kit par courrier en France. Mais les usages persistent : Charles*, médecin psychiatre, s’est domicilié chez son fils installé à Bruxelles pour réceptionner le test réalisé au printemps. Selon les estimations, entre 1,5 et 2 millions de Français auraient déjà eu recours à ces tests. Le procédé est simple : un échantillon de salive est prélevé à l’aide d’un écouvillon, puis le tube renvoyé par la poste permet aux entreprises d’analyser l’ADN. Entre 100 000 et 150 000 kits salivaires sont vendus chaque année en France. Le kit de base coûte environ 40 euros, mais un abonnement est souvent nécessaire pour explorer ses origines et accéder aux bases de données des plateformes.
Cette situation paradoxale nourrit un débat. Selon un sondage Ifop réalisé en mars pour Geneanet, un site de généalogie, 22 % des personnes interrogées envisageraient de se soumettre à un test ADN s’il devenait légal, avec un intérêt plus marqué chez les moins de 35 ans. Le Conseil économique, social et environnemental (Cese) estime de son côté que la législation actuelle est dépassée. Dans un avis rendu en avril, il recommande de dépénaliser les tests génétiques, soulignant qu’ils s’inscrivent « dans une quête identitaire profonde ».
Une quête identitaire profonde
Lucie*, 66 ans, incarne cette quête. Elle cherche à faire la lumière sur une partie de son passé après l’expulsion de sa famille grecque de Turquie au début du XXe siècle. « Ma mère m’en parlait quand j’étais enfant, de comment son père s’était sauvé », se souvient-elle. Elle conserve des photos de la maison et de la famille sur place. « J’ai envie d’en savoir plus sur ces gens, ce qu’ils faisaient dans la vie, qui ils étaient », confie-t-elle. Alors que son père vient de décéder, elle espère compléter ce pan d’histoire en retrouvant des descendants en Australie, au Canada ou aux États-Unis.
Le test ADN lui a permis d’obtenir « un match », c’est-à-dire une correspondance génétique, avec une cousine éloignée établie aux États-Unis. Elles partageraient un arrière-arrière-grand-parent commun. « C’est intellectuellement et historiquement intéressant, mais c’est aussi émouvant », souffle-t-elle. Lucie a réalisé deux tests, en 2023 et 2024, en se rendant aux États-Unis. Elle s’est même envolée pour Salt Lake City afin de participer à Rootstech, le grand salon mondial de la généalogie financé par l’Église mormone, pour qui la recherche des ancêtres revêt une dimension sacrée.
Lucie estime que l’interdiction française complique sa démarche. Elle aurait probablement retrouvé davantage de membres de sa famille si les tests étaient plus accessibles. « Ce serait mieux de permettre à des sociétés françaises de le faire avec des données qui soient hébergées en France, défend-elle. Là, on aurait des garanties. » Une position partagée par le Cese, qui demande au législateur de « sortir de l’hypocrisie juridique » pour instaurer un cadre protecteur des données. En s’adressant à un marché extra-européen opaque, les utilisateurs exportent leur patrimoine biologique hors de l’Union européenne, échappant ainsi aux garanties du règlement général sur la protection des données (RGPD).
Des secrets de famille révélés
Mais tout le monde ne voit pas cette évolution d’un bon œil. En 2021, Philippe Berta (Modem), rapporteur de la commission spéciale, évoquait le « danger » de « faire exploser les familles », car certains pourraient découvrir qu’ils n’ont pas « forcément le père biologique qu’ils croient ». Ce risque est également souligné par deux généticiens qui, en janvier dans Le Monde, ont alerté sur l’absence de préparation face à des informations délicates, comme la découverte d’une situation d’inceste ou la détection d’une maladie grave.
Charles, le psychiatre, a pu observer dans son cabinet que la quête des origines est parfois source de détresse. « Ce qui est insupportable pour eux, c’est la question du doute, et la génétique peut aider », estime-t-il. Par curiosité, il a lui-même fait le test et découvert l’un de ses cousins germains. Révélation d’un secret de famille : « J’ai eu la confirmation que le beau-fils d’un de mes oncles était en fait son fils », explique-t-il. Après un premier mariage, cet oncle avait épousé sa secrétaire, qui avait un enfant un peu plus tôt. « Ce garçon ressemble terriblement à son père biologique. Dans la famille, on n’était pas dupes, mais le voir par A + B, c’est autre chose. »
Le psychiatre nuance toutefois : « Dans le cas de mon cousin, ça lui a permis de sortir d’un doute ; mais inoculer le doute sur des pathologies médicales, je suis plus réticent. » De leur côté, les généticiens Sandrine Mercier et François Petit plaident pour un encadrement spécifique, estimant que « transformer l’ADN en produit de consommation serait une erreur aux conséquences durables ».
Vers une évolution de la législation ?
En mai 2025, une proposition de loi visant à légaliser les tests génétiques dans un but exclusivement généalogique a été débattue en commission à l’Assemblée nationale, sans qu’un consensus se dégage. Ce sujet sensible touche aussi à l’anonymat des accouchements sous X et à celui des dons de gamètes. L’utilisation des bases de données génétiques dans le champ pénal suscite également des inquiétudes. Le Comité consultatif national d’éthique rendra son avis mi-novembre sur les questions de bioéthique, avant une possible révision des lois en 2028, qui pourrait inclure les tests génétiques. * Les prénoms ont été modifiés.



