Intolérance au lactose : une norme inventée, pas une maladie
Intolérance au lactose : une norme inventée, pas une maladie

Près des deux tiers de la population mondiale présente une intolérance au lactose, une condition qui a pourtant été qualifiée de trouble dans les années 1960, sous l’influence de l’impérialisme alimentaire des États-Unis, explique l’historienne Hilary Smith, professeure à l’Université de Denver, dans une analyse publiée par The Conversation.

L’intolérance au lactose, qui se manifeste par des ballonnements, des nausées et de la diarrhée après consommation de produits laitiers, est en réalité la situation la plus courante à l’échelle mondiale. Chaque organisme assimile le lait différemment, et ne pas le digérer est la norme, rappelle la chercheuse.

Une invention des années 1960

Hilary Smith, qui a retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, affirme que l’intolérance au lactose a été « inventée » dans les années 1960, et non « découverte ». Ce choix de mot est délibéré, précise-t-elle.

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L’histoire commence après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les producteurs laitiers étasuniens, confrontés à un excédent de lait, se sont tournés vers le gouvernement fédéral. Celui-ci a racheté les surplus et les a intégrés dans les cantines scolaires et autres lieux de repas financés par des fonds publics. Une partie de cet excédent a également été vendue à des alliés comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide.

En 1964, à Taïwan, les élèves de l’école primaire de Longshou ont pris pour la première fois un déjeuner fourni dans le cadre de l’aide américaine, selon les archives nationales de Taïwan. Beaucoup de personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois se sont senties malades, ce qui a intrigué les scientifiques.

Une étude fondatrice et des conclusions biaisées

Dans une étude de 1966 comparant la métabolisation du lactose chez des personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase, l’enzyme qui décompose le lactose, dans l’intestin. Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, ces difficultés s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme », partant du principe que la tolérance au lactose était l’état normal chez l’humain.

Ce n’est qu’après des années supplémentaires de recherches auprès de participants de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (NIH) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».

Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception, leurs ancêtres leur ayant transmis une mutation génétique leur permettant de digérer le lait après la petite enfance.

L’impérialisme alimentaire et ses conséquences

Hilary Smith définit l’impérialisme alimentaire comme une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration. Ce courant de pensée était courant au XXe siècle, quand les scientifiques estimaient que les régimes riches en lait et en viande étaient les meilleurs, et que ceux pratiqués hors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens.

Ce préjugé s’appliquait aussi aux corps : outre la digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, comme le déficit en aldéhyde déshydrogénase, responsable du « rougissement asiatique », l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.

Aujourd’hui, la Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022, sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.

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Une différence pathologisée, un racisme perpétué

La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme, affirme l’historienne. Ces dernières années, des suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs de réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum 4chan. En 2017, des trolls ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait pour mettre en avant leur identité blanche.

Hilary Smith conclut que le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Sa suggestion est simple : si vous aimez les produits laitiers, continuez à en consommer ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas, et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous. Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.