Infirmiers libéraux en Dordogne : une colère qui monte face à l'abandon de l'État
Prix du carburant en flambée, tournées interminables, revenus en baisse… En Dordogne, comme dans de nombreuses régions françaises, les infirmiers libéraux atteignent un point de rupture. Exclus du plan d'aide gouvernemental destiné à atténuer l'impact de la hausse des tarifs à la pompe, ces professionnels de santé expriment leur colère par une action radicale : le refus de tout nouveau patient en sortie d'hospitalisation.
Un mouvement de protestation qui prend de l'ampleur
Depuis le vendredi 10 avril, plus d'un quart des infirmiers libéraux exerçant en Dordogne participent à ce mouvement de refus. Dans ce département touché par la désertification médicale, cette action fait grand bruit. Pour ces praticiens, l'exclusion du plan d'aide face à la flambée des prix du carburant – conséquence du conflit au Moyen-Orient – représente « la goutte d'eau qui fait déborder le vase ».
Catherine Marchioro, infirmière libérale de 55 ans installée à la campagne près de Mazeyrolles, témoigne : « Ça fait des années qu'on dit qu'on n'y arrive plus. » Depuis son installation en 2018, ses conditions de travail n'ont cessé de se dégrader. Ses charges ont augmenté d'au moins 10%, l'obligeant à travailler plus d'heures pour compenser, réduisant ainsi ses marges sur les actes médicaux. « Aujourd'hui, je tire environ 3 euros d'une prise de sang », déplore-t-elle.
Des conditions de travail de plus en plus difficiles
Laurène Maleski, infirmière à Sorges-et-Ligueux-en-Périgord, confirme cette dégradation : « On a des cotations qui n'ont pas évolué depuis 2009. Personnellement, je gagne toujours bien ma vie. Mais je suis passée de 60% de revenus et 40% de charges à l'inverse, en augmentant mes heures de travail. »
Chaque jour, ces infirmières parcourent en moyenne 150 kilomètres pour leurs tournées, un chiffre qui peut rapidement grimper dans ce département rural à la faible densité de population et à l'habitat dispersé. Face à la montée des prix du carburant, elles ont dû revoir leurs itinéraires : « On essaie de faire des boucles et pas des zigzags, pour faire moins de kilomètres. Nos patients le comprennent très bien », explique Laurène Maleski.
Une mobilisation organisée et déterminée
Dominique Cura-Carboni, ancien président de la Fédération des infirmiers libéraux de la Dordogne, témoigne : « Depuis vendredi, j'ai refusé deux retours à domicile. » Selon lui, sur les 920 infirmiers libéraux installés en Périgord, près de 300 participent au mouvement lancé par la Fédération nationale des infirmiers (FNI).
« Nous refusons d'être une fois encore la variable d'ajustement d'un système de santé défaillant qui nous pousse à aller toujours plus loin dans les missions qui sont les nôtres », déclare-t-il avec fermeté.
Des solutions gouvernementales jugées inadaptées
La proposition du Premier ministre Sébastien Lecornu d'investir dans des véhicules électriques avec une aide future au financement est accueillie avec scepticisme. « Une mesurette complètement à côté de la plaque », commente Dominique Cura-Carboni. « Je travaille dans la campagne profonde, je n'ai aucune borne de rechargement ici. »
Laurène Maleski, qui roule en hybride, précise : « Je prends ma pause dans la voiture pendant qu'elle charge et, le soir, je la mets sur une borne de charge rapide pendant une heure avant de rentrer chez moi. » Entre l'électricité et l'essence, cela lui coûte 400 euros par mois, « sans compter les loyers du leasing ».
Des revendications claires et urgentes
Les infirmiers libéraux réclament une aide concrète et durable. Leurs principales demandes sont :
- Être inclus dans le plan d'aide gouvernemental
- Obtenir un avantage pérenne sur les taxes de carburant
- Voir leur indemnité forfaitaire de déplacement (IFD) revalorisée
Ces mesures représenteraient pour eux les gages d'une reconnaissance attendue depuis longtemps, en tant que maillons essentiels de la chaîne de santé dans les territoires ruraux.
Une situation qui inquiète les hôpitaux
Catherine Marchioro avait son propre cabinet à Bergerac autrefois, mais elle a décidé de s'en défaire, comme d'autres collègues. « En Dordogne, douze cabinets infirmiers ont définitivement fermé en 2024 », révèle Dominique Cura-Carboni, qui annonce un effet de contagion pouvant aller jusqu'à l'abandon pur et simple de la profession.
Sa collègue de Mazeyrolles a entamé une reconversion dans le milieu du bâtiment. « Ce métier m'a beaucoup nourrie, confie-t-elle. Mais aujourd'hui, je ne m'y retrouve plus. »
Dans les hôpitaux de Dordogne, le gel des prises en charge par les infirmiers libéraux n'a pas encore d'incidence majeure, mais la vigilance est de mise. Mathieu Labat, directeur de l'hôpital de Bergerac, commente : « Il faut rester prudent. Ça pourrait avoir un impact à long terme, si ça venait à se prolonger. »
Une menace de grève totale des soins
Sans geste concret du gouvernement, la fédération des infirmiers libéraux avertit que le mouvement pourrait se durcir et se transformer en « grève totale des soins ». Une perspective inquiétante pour un département déjà fragilisé par la désertification médicale.
Cette mobilisation des infirmiers libéraux en Dordogne met en lumière les difficultés croissantes rencontrées par les professionnels de santé en milieu rural, et soulève des questions cruciales sur l'avenir du système de santé dans ces territoires.



