À quelques mois de l'entrée en vigueur de la loi sur l'aide à mourir, le monde soignant reste fracturé. Selon une enquête publiée ce mercredi par l'Ordre des médecins, 58% des praticiens se déclarent opposés à la nouvelle législation, contre 42% qui y sont favorables. Un clivage qui traverse toutes les spécialités, mais qui est particulièrement marqué chez les gériatres et les oncologues.
Des craintes éthiques et pratiques
Les opposants invoquent principalement le serment d'Hippocrate et la crainte d'une dérive vers une "médecine de la mort". Le docteur Marie Dupont, présidente du Syndicat des médecins de soins palliatifs, explique : "Nous avons le sentiment que cette loi va transformer notre rôle. Au lieu d'accompagner la vie jusqu'au bout, on nous demande d'être des exécutants d'une mort programmée."
Les partisans de la loi, eux, mettent en avant la liberté des patients et la nécessité d'encadrer des pratiques déjà existantes. "Les Français sont favorables à l'aide active à mourir, et les soignants doivent pouvoir répondre à cette demande dans un cadre sécurisé", estime le professeur Jean Martin, oncologue et membre du Comité consultatif national d'éthique.
Un manque de préparation dénoncé
Au-delà du clivage éthique, c'est surtout le manque de préparation qui inquiète. Seulement 12% des établissements de santé se disent prêts à appliquer la loi au 1er janvier 2027, date prévue de son entrée en vigueur. Les formations sont jugées insuffisantes, et les protocoles restent flous.
"Nous n'avons reçu aucune directive claire sur la manière de procéder, ni sur les formations obligatoires", déplore le docteur Sophie Lefèvre, chef de service en soins palliatifs à l'hôpital de Lyon. "Comment voulez-vous que nous soyons sereins pour accompagner nos patients dans ces conditions ?"
Un appel au dialogue
Face à ces tensions, le ministre de la Santé a annoncé la mise en place d'une concertation nationale d'ici septembre. L'objectif : apaiser les craintes et co-construire les modalités d'application. "Il est essentiel que les soignants soient entendus et que leurs inquiétudes soient prises en compte", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.
Les syndicats de soignants restent sceptiques. "On nous promet des discussions, mais la loi est déjà votée. Le temps de la concertation était avant", regrette la Fédération des infirmiers. Une pétition lancée il y a deux mois a déjà recueilli plus de 45 000 signatures de professionnels de santé demandant un report de la loi.
Un impact sur la relation soignant-soigné
Au-delà des aspects pratiques, c'est la relation de confiance entre le médecin et le patient qui est au cœur des débats. Certains craignent que la possibilité d'une aide à mourir ne modifie en profondeur le dialogue. "Le patient pourrait se sentir obligé de demander la mort pour ne pas être une charge, ou au contraire, le médecin pourrait suggérer cette option trop rapidement", analyse la psychologue clinicienne Anne Moreau.
L'enquête de l'Ordre des médecins révèle que 67% des soignants estiment que cette loi va complexifier leur relation avec les patients en fin de vie. Un chiffre qui interroge sur l'acceptabilité réelle de la mesure dans les services.



