Jean porte des vêtements propres, a les cheveux fraîchement coupés et la barbe rasée de près. Au premier coup d’œil, impossible de deviner que ça fait plus d’un an qu’il dort dans sa voiture, qu’il pleuve ou que le thermomètre affiche plus de 30 degrés. Pour continuer à prendre soin de lui, il se rend tous les jours au Secours Populaire pour fuir la chaleur de sa voiture, laver du linge et prendre une douche. « C’est un service que l’on propose tous les après-midis, mercredi et dimanche exclus », explique Fabienne, coordinatrice du centre d’accueil de jour. Pendant ces deux jours, Jean cherche une alternative. « L’été, c’est simple : je vais me baigner et je me rince à la plage. L’hiver, c’est difficile. Parce que la plupart des douches publiques sont sales », regrette-t-il.
Un service sous tension malgré les besoins croissants
Selon Jean Stellittano, le secrétaire général du Secours populaire des Alpes-Maritimes, la douche est le deuxième service le plus demandé, après la nourriture. Problème : il revêt des contraintes importantes et lourdes à porter pour les associations. « Il faut s’occuper de l’accueil, la logistique et désinfecter entre chaque douche, parce que certaines maladies peuvent se transmettre par la peau. Or, laver des douches n’est pas la mission la plus plébiscitée par les bénévoles », explique-t-il. Le Secours populaire a même dû fermer celles de Terra Amata quelques jours, par manque de main-d’œuvre.
Au Secours Catholique, 120 bénévoles font fonctionner l’accueil de jour, qui accueille quotidiennement 350 personnes. « Les douches sont tellement demandées que nous avions pensé à les dissocier du petit-déjeuner, pour qu’il reste un moment calme », illustre la déléguée départementale, Karine Dziwulski. À la suite de travaux menés en 2021, l’association propose notamment un coin enfants et bébés, avec une baignoire. « L’accueil de jour est très masculin. Les femmes n’y sont pas très à l’aise mais elles sont quand même de plus en plus nombreuses », note Karine Dziwulski. Elle indique accueillir beaucoup de familles qui vivent à la rue : des demandeurs d’asile, des familles expulsées de leurs logements… et même des femmes qui viennent d’accoucher, avec des nourrissons à charge.
Fermetures temporaires et horaires contraignants
La rénovation des douches entreprise il y a cinq ans n’est malheureusement pas suffisante au regard du nombre de bénéficiaires. Le Secours Catholique les a donc fermées début juin, et espère les rouvrir en septembre. « Nous avons prévenu nos partenaires en avance car, l’année où le XVe-Corps a fermé pour travaux, nous avions été submergés. Ça prouve bien que le service est tendu », commente Karine Dziwulski. Par manque de bénévoles, ces deux structures sont également fermées le week-end. Autre souci : les amplitudes horaires. Le Secours Catholique ouvre ses douches de 8 heures à 11 heures et le Secours Populaire de 9 heures à 16 h 30.
« Ça lèse les gens qui travaillent très tôt et ça ne permet pas de se doucher le soir, pour se coucher propre », décrypte Marie Chabrol. Pendant cinq ans, cette chercheuse-géographe à l’Université de Picardie Jules-Verne et son équipe ont travaillé sur l’accès à l’eau dans les villes occidentales, à travers l’exemple des bains douches. « Nous avons enquêté dans une vingtaine de villes françaises. Nous avons notamment conclu que le service proposé par les mairies et les douches associatives sont complémentaires », reprend-elle. En effet, les bénéficiaires ne sont pas tous des sans-domiciles fixes. « Il y a aussi des personnes âgées qui vivent seules et qui ont peur de tomber, des gens qui ont une salle de bains dysfonctionnelle ou une chaudière en panne, des personnes hébergées chez des tiers et qui veulent déranger le moins possible… Ces profils ne vont pas forcément aller voir une association. Les douches municipales revêtent donc ce côté de service public », analyse Marie Chabrol.
Un enjeu de santé publique
« C’est de toute façon un sujet de santé publique. On parle de gens qui se baladent en ville, s’assoient dans les transports en commun, sur les bancs publics… et qui ne peuvent pas se doucher quand ils le souhaitent. Ça pose des problèmes de prolifération des virus. Si on ne fait pas appel à notre humanité, parlons à notre bon sens », assène Jean Stellittano. Pourtant, ce service n’est pas une obligation légale. En 2016, l’Assemblée Nationale avait adopté une proposition de loi portant notamment sur l’obligation, pour les collectivités territoriales, de mettre à disposition gratuitement des points d’eau potable, des toilettes et des douches publiques. Le Sénat l’avait retoqué, arguant une charge financière trop lourde.
À Nice, la nouvelle municipalité confirme avoir hérité d’une offre de sanitaires et de douches publiques insuffisamment développée par rapport aux besoins. Elle assure l’améliorer progressivement et, à ce titre, équiper les toilettes publiques de la plage du Lido de deux douches supplémentaires. Cette structure saisonnière sera ouverte tous les jours, de 10 heures à 19 heures, jusqu’au 15 octobre. L’entrée est fixée à 1,60 euro mais demeure gratuite pour les enfants de moins de 12 ans et les personnes sans domicile stable.
Les plages niçoises en renfort
Outre les trois structures gérées par le centre communal d’action sociale (CCAS), où les personnes sans domiciles stables peuvent prendre une douche, trois plages proposent ce service tous les jours, avec les mêmes conditions tarifaires que le Lido : celle du Centenaire (deux douches dont une adaptée aux personnes à mobilité réduite, de 10 heures à 19 heures, du 15 mai au 15 octobre), la plage du Forum (trois douches ouvertes de 10 heures à 18 heures, du 15 juin au 15 septembre) et celle de Beau Rivage (trois douches pour femmes et deux pour hommes, ouvertes de 9 heures à 18 h 30, du 15 mars au 15 octobre). Les deux dernières sont également ouvertes le reste de l’année, six jours sur sept. Malgré ces efforts, les associations estiment que la réponse reste insuffisante face à l’ampleur des besoins, surtout en période de canicule où l’hygiène devient cruciale pour la santé de tous.



