Publicité Tribune libre. Dr Jérôme Barrière : « Daraxonrasib : l’urgence d’un accès français pour les patients atteints de cancer du pancréas »
Dans cette tribune libre, le Dr Jérôme Barrière, oncologue médical à Cagnes-sur-Mer, propose d’accélérer la mise sur le marché du daraxonrasib, un nouveau médicament qui, dans une étude, s’inscrit positivement dans le traitement du cancer du pancréas métastatique.
En médecine, et plus encore en cancérologie, certains résultats changent réellement la donne et ouvrent des perspectives que l’on n’espérait plus. Dans le cancer du pancréas métastatique, après l’échec d’une première ligne de chimiothérapie, le daraxonrasib (un traitement oral ciblant la protéine oncogène RAS) vient de montrer dans une étude internationale de phase 3 (présentée au congrès ASCO de Chicago de juin 2026, puis publiée dans le New England Journal of Medicine), un gain de survie globale de plus de six mois. L’espérance de vie médiane passe ainsi de 6,7 mois avec la chimiothérapie classique de seconde intention à 13,2 mois avec ce nouveau traitement. Dans une maladie où les progrès se mesurent habituellement en semaines, et dont la survie à cinq ans reste inférieure à 5 % au stade métastatique, un tel résultat constitue un événement inédit. Il n’est donc pas étonnant que certains aient parlé même de « révolution ».
Je suis oncologue. Je sais ce que signifie un cancer du pancréas métastatique : la brutalité du diagnostic, l’urgence des décisions, la peur dans le regard des patients, l’épuisement des proches, et trop souvent l’étroitesse des options lorsque la première chimiothérapie ne contrôle plus la maladie. Dans ce contexte, gagner six mois de survie médiane, avec une prise orale et une qualité de vie rapportée meilleure que sous chimiothérapie, ne peut pas être regardé comme un simple résultat banal. Pour un patient, six mois peuvent être une rentrée scolaire, un mariage, une naissance, un temps de parole avec les siens. Et médiane veut dire que certains patients dépasseront ce chiffre. En cancérologie, le temps n’est pas une donnée abstraite.
Malheureusement le daraxonrasib n’est pas encore autorisé commercialement aux États-Unis ni en Europe. Mais la FDA américaine a ouvert une voie d’accès élargi, après une lettre autorisant le laboratoire Revolution Medicines à lancer un programme encadré pour des patients atteints d’adénocarcinome pancréatique métastatique déjà traités. Ce n’est pas une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM). Mais c’est un signal fort : face à une maladie grave, à un besoin non couvert, et à des résultats d’une ampleur inhabituelle, une autorité sanitaire peut choisir l’urgence organisée plutôt que l’attente passive. Les Américains n’attendront pas.
En France, l’accès à un nouveau médicament anticancéreux commence le plus souvent par une étape européenne. Le laboratoire dépose un dossier auprès de l’Agence européenne du médicament (EMA), où le CHMP, Comité des médicaments à usage humain, évalue la qualité, l’efficacité et la sécurité du traitement avant de recommander, ou non, une AMM valable dans l’Union européenne. Cette évaluation dure jusqu’à 210 jours actifs, parfois prolongés par des demandes de compléments. Vient ensuite le temps français : l’autorisation européenne ne signifie pas une disponibilité immédiate. Le médicament doit encore être évalué par la Haute Autorité de santé (HAS), puis faire l’objet de discussions sur le prix et le remboursement.
Les accès précoces permettent toutefois, avant ou après l’autorisation européenne, d’accélérer l’accès dans les maladies graves sans traitement approprié, lorsque le traitement ne peut pas être différé et que son efficacité et sa sécurité sont fortement présumées. Leur évaluation se fait en principe en trois mois, puis le laboratoire dispose de deux mois pour rendre le médicament disponible. Des dispositifs existent donc pour accélérer l’accès d’un médicament aux patients. Ils ont été pensés pour ce type de situation. Il faut maintenant les mobiliser au maximum.
Si, comme certains l’annoncent, les patients français ne devaient accéder au daraxonrasib qu’en fin 2027, nous aurions du mal à leur expliquer que tout a été fait. Entre un congrès où l’on célèbre des résultats historiques, repris en grande pompe par toute la presse, et une consultation où l’on annonce à une personne qu’elle n’y aura pas accès, il y a un gouffre moral et éthique que je vis tous les jours désormais.
« Les patients n’ont pas le luxe d’attendre les calendriers administratifs »
On ne peut pas, d’un côté, se réjouir dans les médias d’une avancée inédite contre l’un des cancers les plus redoutables, et de l’autre laisser plusieurs mois les patients d’aujourd’hui sans réponse, sans horizon, sans possibilité concrète. Ce décalage est inhumain. Il ne s’agit pas de contourner la science ni de distribuer un médicament sans cadre, sans pharmacovigilance, sans critères, sans équité. Il s’agit au contraire de protéger les patients par la preuve, mais de ne pas les sacrifier à la lenteur administrative lorsque la preuve devient suffisamment forte et que l’alternative est l’absence d’espoir.
La France sait agir vite lorsqu’un enjeu dépasse la routine. Notre-Dame de Paris a été reconstruite en cinq ans, avec un établissement public dédié et des adaptations exceptionnelles aux règles habituelles pour tenir un objectif collectif. On a su dire alors que l’exception justifiait une organisation exceptionnelle. En santé aussi, il existe des situations où les procédures ordinaires doivent être accélérées sans perdre leur exigence. Le cancer du pancréas métastatique est de celles-là.
Les patients n’ont pas le luxe d’attendre les calendriers administratifs. Les oncologues de terrain et les associations de patients doivent être entendus. Les autorités doivent anticiper, dialoguer avec l’industriel, préparer sans délai un accès précoce français, définir des critères transparents, organiser le suivi et éviter que seuls les plus informés ou les plus aisés puissent espérer y accéder.
Mon plaidoyer n’est pas celui du laboratoire qui fabrique le daraxonrasib, je n’ai aucun lien d’intérêt avec lui. Il est celui d’un médecin qui ne veut pas se résoudre à dire à un patient : « une avancée existe, elle est peut-être pour demain, mais pas pour vous car il sera trop tard ».



