Violences sexuelles : recueillir la parole de l'enfant, les clés d'une pédopsychiatre
Violences sexuelles : recueillir la parole de l'enfant

Recueillir la parole d'un enfant victime de violences sexuelles est un exercice délicat qui exige écoute, humilité et formation. C'est ce que souligne le Dr Michèle Battista, pédopsychiatre spécialisée en psychotraumatologie et ancienne experte près de la cour d'appel d'Aix-en-Provence, qui accompagne depuis plus de trente ans des enfants victimes de violences. Dans un entretien, elle explique comment accueillir une révélation et rappelle que la protection de l'enfant doit toujours primer.

Les parents, premiers confidents mais pas les seuls

Le Dr Battista rappelle que les parents sont souvent les premiers à recevoir la parole d'un enfant victime, mais qu'ils ne sont pas les seuls. « Beaucoup d'enfants essaient d'abord de parler à d'autres adultes qui, parfois, ne les entendent pas », observe-t-elle. Elle souligne la difficulté pour un parent d'imaginer qu'une telle violence puisse toucher son enfant : « Ce n'est pas quelque chose que l'on est prêt à penser. Et c'est normal. »

Chez les plus jeunes, le message ne passe pas uniquement par les mots. Il s'exprime aussi à travers le corps, le comportement, l'agitation, les douleurs ou encore des troubles du sommeil. « Il faut apprendre à entendre ces signaux », insiste la pédopsychiatre.

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Les premiers instants sont décisifs

Lorsqu'un enfant commence à révéler des faits, la première chose est de ne pas se précipiter dans les questions. « L'idéal est de dire simplement : "Raconte-moi, je t'écoute." Puis demander : "Est-ce que tu veux me dire autre chose ?" ou encore : "Tu sais que je suis là pour te protéger" », conseille le Dr Battista. Le plus important est que l'enfant se sente cru. Si un adulte lui répond « Ce n'est pas possible » ou « Ce n'est pas vrai », il risque de se refermer immédiatement. « Tout se joue dans les premiers instants, dans la façon dont cette parole est reçue. »

Croire l'enfant, toujours

Faut-il croire systématiquement un enfant ? Pour la pédopsychiatre, la réponse est oui : « Parce qu'un enfant dit toujours sa vérité. Ce n'est pas forcément une vérité factuelle dans tous les détails, mais c'est toujours une vérité affective. Il exprime quelque chose de profondément vécu. » Elle ajoute que notre responsabilité est de l'entendre sans lui faire porter le poids de notre propre sidération ou de nos émotions.

Après la révélation : soutien et protection

Après une révélation, les parents doivent avant tout chercher un soutien auprès d'une personne de confiance afin de rester solides face à leur enfant. « Si le parent s'effondre, l'enfant risque de ne plus parler pour ne pas le faire souffrir », prévient-elle. Ensuite, il faut rappeler à l'enfant qu'il sera protégé. Les institutions existent pour cela : la police, la gendarmerie et les professionnels spécialisés. L'objectif n'est pas de faire répéter sans cesse à l'enfant ce qu'il a vécu, mais de lui permettre de retrouver progressivement sa place d'enfant.

L'importance des professionnels spécialisés

Le Dr Battista insiste sur la nécessité d'être accompagné par des professionnels spécialisés, car « le traumatisme a sa temporalité ». Il faut traiter l'urgence psychologique, aider l'enfant à remettre les événements dans le passé et lui permettre de continuer à vivre. « Un enfant ne doit pas devenir uniquement "l'enfant victime". Il doit continuer à jouer, aller à l'école, construire son avenir. Le traumatisme fait partie de son histoire, mais il ne doit pas devenir son identité. » Ce travail demande du temps et concerne aussi les parents, dont la parentalité a été profondément atteinte.

Des plaintes classées sans suite : une difficulté structurelle

Interrogée sur le nombre de plaintes classées sans suite faute de preuves matérielles, la pédopsychiatre explique que c'est toute la difficulté de ces dossiers. « Contrairement à d'autres violences, il n'existe pas toujours de traces physiques. Cela exige des professionnels extrêmement bien formés. » Elle rappelle aussi qu'il faut garder de l'humilité : « Derrière chaque victime, il existe également un présumé innocent. Les investigations doivent être rigoureuses et ne jamais créer des accusations qui ne reposeraient sur aucun élément. »

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L'après-Outreau : une remise en question des pratiques

Les affaires médiatisées, comme celle d'Outreau, ont provoqué une profonde remise en question des pratiques. « Elles ont montré qu'il était indispensable de disposer de professionnels spécifiquement formés à l'expertise des enfants. Être expert ne s'improvise pas », affirme le Dr Battista. Elle souligne qu'il faut conserver une pratique clinique quotidienne auprès des enfants tout en maîtrisant les exigences de l'expertise judiciaire. Chaque expertise demande de nombreuses heures d'entretien, d'analyse et de rédaction.

Une responsabilité collective

Le Dr Battista appelle à une remise en question collective : « Quand une affaire éclate, on cherche souvent un responsable unique. Pourtant, la réalité est plus complexe. La question est de savoir si, collectivement, nous étions prêts à entendre cet enfant. Sa famille, son école, les professionnels de santé, les institutions… chacun peut s'interroger sur sa capacité à écouter. » Elle conclut : « Nous devons tous faire preuve d'humilité. »

L'influence de la société sur la parole des enfants

Enfin, la pédopsychiatre évoque l'influence de notre société sur la parole des enfants. Aujourd'hui, les enfants grandissent dans un univers où les images, les écrans et les contenus violents ou sexualisés sont omniprésents. « Cela banalise certaines représentations et complique parfois leur capacité à mettre des mots sur ce qu'ils vivent », explique-t-elle. Or, un enfant apprend à parler de ses émotions dans la relation avec les adultes. « Il faut prendre le temps de jouer avec lui, d'échanger, de construire ensemble. C'est cette relation qui permet ensuite à la parole de circuler. » Recueillir la parole d'un enfant ne commence donc pas le jour où il révèle un traumatisme, mais bien avant, dans la qualité du lien que les adultes construisent avec lui au quotidien.