Sur les six millions d’enfants scolarisés en France en école maternelle et élémentaire, 89 % fréquentent le périscolaire régulièrement. Mais ce secteur essentiel est « un angle mort de la protection de l’enfance », estime Victoire Haffreingue-Moulart, auteure du livre enquête « Les Rois du silence ». Animateurs peu voire pas formés, extrême précarité, méthodes de recrutement douteuses, absence chronique de contrôle : tous les éléments d’une catastrophe dans le périscolaire sont réunis, décortique le livre que publie la journaliste en plein scandale à Paris, alors que débute ce mardi le procès d’un animateur jugé pour agressions sexuelles sur des élèves de maternelle.
Un secteur sous tension
Sur les six millions d’enfants scolarisés en France en école maternelle et élémentaire, 89 % fréquentent le périscolaire régulièrement. Mais si les cantines, garderies et centres de loisirs sont devenus indispensables à l’organisation familiale, ils sont aussi « un angle mort de la protection de l’enfance », rarement mis en lumière. C’est à la suite d’affaires de violences sexuelles révélées à Paris à partir d’avril 2025 que Victoire Haffreingue-Moulart s’intéresse au secteur du périscolaire. « L’idée était de dézoomer et d’aller voir ce qui se passe ailleurs. J’ai eu des témoignages de partout : Strasbourg, Lille, Lyon, Marseille, Angers, Nantes… », raconte l’autrice, journaliste au « Parisien », qui s’est interrogée « sur la manière d’éviter de nouveaux drames ».
« Vu le nombre d’affaires qui nous sont remontées, on s’est dit qu’il y avait des failles et il n’a pas fallu pousser très loin pour se rendre compte à quel point ces failles sont béantes », complète-t-elle.
Violences éducatives et négligences
Salut nazi, pompes sur le gravier… Violences éducatives, négligences ayant eu des conséquences irréversibles voire mortelles, prise en charge défaillante du handicap, violences sexuelles : toutes les situations sont passées au crible. À Colmar, des enfants racontent qu’une agente de la mairie leur a dit, alors qu’ils partaient à la piscine : « j’espère que vous allez vous noyer ». Dans les Yvelines, un directeur du périscolaire rapporte qu’une animatrice faisait faire des saluts nazis aux enfants. En Vendée, deux animateurs d’un centre de loisirs auraient forcé des enfants à faire des pompes sur les graviers pour les punir.
Près de 70 parents et une trentaine d’autres personnes, dont de nombreux experts, ont été interrogés par la journaliste.
Une formation insuffisante
Parmi les nombreux problèmes soulevés : la formation. Certains animateurs ne sont pas formés et ceux qui le sont n’ont que le Bafa, diplôme délivré dès 16 ans pour encadrer des colonies de vacances mais « jamais été pensé comme une formation professionnalisante ». « Le périscolaire n’est manifestement pas suffisamment important pour qu’on s’y intéresse et, du coup, on a un peu fait n’importe quoi », résume l’autrice.
Un personnel précarisé et méprisé
Autre constat : l’absence d’uniformité sur le territoire, le périscolaire étant l’apanage des collectivités. Ces dernières peuvent ainsi choisir de ne pas déclarer leur service comme un « accueil collectif de mineurs » (ACM). C’est le cas de 39 % d’entre elles, qui se libèrent ainsi de tout un tas de contraintes, dont celle du taux d’encadrement ou de la nécessité de vérifier les antécédents judiciaires des intervenants.
Embauchée comme animatrice, l’autrice relate aussi le cloisonnement, invisible pour un œil profane, entre monde enseignant et périscolaire, se voyant par exemple reprocher d’utiliser des feutres payés sur le budget de l’Éducation nationale. Elle est également confrontée au « mépris » des enseignants mais aussi à celui des parents. À cela s’ajoutent les « contrats ultra-précaires, les plannings très morcelés, les salaires quasiment au Smic horaire ».
Des dysfonctionnements graves
Fractures du crâne, noyades… Parmi les cas de dysfonctionnements majeurs, celui de Nassim, garçon de CP qui a failli mourir en 2024 en banlieue lyonnaise après une fracture du crâne non détectée par l’équipe périscolaire. Ou encore, à l’été 2025, trois enfants présentant des troubles autistiques sont morts noyés en l’espace d’une semaine, en région parisienne et dans l’Allier, après avoir échappé à l’attention de leur référent dédié ou de l’équipe d’animation.
Quant aux cas de viols et agressions sexuelles, ils sont loin de ne concerner que la capitale. Dans le Nord, le fils d’un adjoint a été maintenu à son poste d’animateur pendant des années malgré des accusations d’agressions sexuelles. Il a depuis été condamné pour agressions sexuelles sur 19 mineurs. « Pour l’État, c’est assez pratique de laisser penser que le scandale se limite à la capitale alors que c’est l’arbre qui cache la forêt et qu’il y a de vrais problèmes dans l’organisation de ces temps périscolaires », pointe Victoire Haffreingue-Moulart, déplorant que les parents « subissent de plein fouet l’omerta ».



