Adultisme : la tragédie de Lyhanna révèle un système qui nie la parole des enfants
Adultisme : Lyhanna révèle un système qui nie la parole des enfants

Une tragédie qui révèle l'emprise de l'adultisme

Ce lundi 8 juin, Claire Bourdille participe au rassemblement organisé à Paris pour honorer la mémoire de Lyhanna et exiger une meilleure protection des enfants dans notre pays. La fondatrice du collectif Enfantiste et autrice d'un livre du même nom (éditions La Mer salée, 2025), qui milite pour l'égalité des droits entre les adultes et les personnes mineures, voit dans l'affaire Lyhanna la terrible illustration de ce qu'elle dénonce depuis des années.

Si la mobilisation qui commence à prendre forme lui redonne espoir, elle n'apaise pas sa colère. La militante regrette que les discours politiques se focalisent sur la répression de la pédocriminalité, plutôt que de s'attaquer aux causes profondes qui ont conduit à ce drame. À ses yeux, un mot manque cruellement dans le débat public : l'adultisme.

Qu'est-ce que l'adultisme ?

Claire Bourdille définit l'adultisme comme un système d'oppression et de domination systématique des adultes sur les enfants, présent dans toutes les sphères de la société - la famille, l'école, la justice... Et tout, dans la tragédie de Lyhanna, du début jusqu'à la fin, met en lumière combien l'adultisme imprègne et gouverne notre société.

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Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, la parole de plusieurs enfants n'a pas été entendue, puisque depuis 2022, au moins trois signalements ont été faits et deux plaintes déposées, sans que l'accusé ait été inquiété. Des enfants qui parlent et que la société refuse d'écouter, cela se produit tous les jours en France, dans les familles, les salles de classe, les commissariats, les tribunaux - partout.

L'infanticide de Lyhanna vient nous rappeler, de la façon la plus tragique qui soit, que ce refus d'accorder de la valeur à la parole des enfants a des conséquences atroces : une petite fille est morte, sous les coups d'un adulte, pourtant dénoncé comme violent par d'autres enfants.

L'empreinte du procès d'Outreau

Faut-il voir, dans cette mauvaise prise en compte de la parole de l'enfant, l'empreinte du procès d'Outreau ? Absolument. Vingt ans plus tard, on continue de payer les conséquences de cette affaire. Or, que s'est-il passé ? Des enfants ont accusé de viols des adultes, qui ont été acquittés, avant que certains d'entre eux soient, des années plus tard, condamnés pour d'autres violences sur enfants.

La leçon que la société en a tirée est : les enfants mentent. Encore aujourd'hui, on me renvoie souvent à Outreau pour tenter de me démontrer que la parole des enfants n'a pas la même valeur que celle d'un adulte. Mais cette affaire est surtout celle d'une prise en charge catastrophique de jeunes plaignants et de l'incapacité de la société à se mettre à hauteur d'enfant.

Des réponses politiques insuffisantes

Dans la mort de Lyhanna, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a pointé du doigt la responsabilité des magistrats et proposé des sanctions. Ces réponses vous paraissent-elles à la hauteur ? Plusieurs choses gênent Claire Bourdille dans ses déclarations. En annonçant que des magistrats seront sanctionnés, le ministre fait comme si les responsables de ce drame n'étaient que des individus isolés ayant mal fait leur travail. Or, c'est faux : nous sommes tous collectivement responsables de la perpétuation d'un système qui nie les droits des mineurs.

Bien sûr qu'il faut transformer l'institution judiciaire, mais pas seulement : c'est toute notre conception de la place de l'enfant dans la société qu'il faut changer. D'une manière générale, les politiques se focalisent trop sur les sanctions, sans chercher à agir sur les causes. Il est évidemment nécessaire de sanctionner un magistrat qui doit l'être, mais concrètement, est-ce que cela permettra de mieux protéger les enfants des violences ? Non. Quand arrive le temps de la sanction, il est malheureusement déjà trop tard.

Gérald Darmanin prend donc les choses dans le mauvais sens. Même chose pour Bruno Retailleau et ses déclarations en faveur de la castration chimique : là encore, il entend sanctionner les coupables, mais pas prévenir les violences futures. Car toutes les enquêtes montrent qu'il n'est pas nécessaire d'avoir un pénis capable d'érection pour violenter un enfant.

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Que faudrait-il faire alors ?

Un Grenelle des violences faites aux enfants vous semble-t-il utile ? Oui, mais à condition de mettre tout, vraiment tout, sur la table. Notamment en examinant sérieusement le continuum de violences s'exerçant sur les mineurs et pas seulement les plus spectaculaires ou les plus médiatiques, qui ne sont que la conséquence de toutes les autres.

Ainsi, rappelons que 80 % des parents ont recours à des violences éducatives ordinaires au moins une fois par semaine. Comment peut-on imaginer protéger les enfants, s'ils ne le sont pas dans leur propre famille. L'adultisme est si bien ancré dans notre société que les plus jeunes eux-mêmes ont intégré que leur existence et leurs conditions de vie n'ont pas autant de valeur que celles des adultes.

Pour leur prouver le contraire, les belles paroles ne suffisent plus : Emmanuel Macron a fait un beau discours en 2021, la Civiise a établi des recommandations en 2023, des dizaines de rapports ont été publiés… Et rien n'a changé. Pour en finir avec des décennies d'inaction et rompre avec la logique adultiste, j'estime qu'il faut mettre en place un ministère de l'Enfance. D'abord parce que le symbole serait fort et matérialiserait l'idée que les enfants sont réellement la priorité du gouvernement. Ensuite, parce que la question touche tant de secteurs qu'une véritable coordination entre les différents services de l'État est indispensable.

Sinon, on risque que la tragédie de Lyhanna se termine comme l'affaire Outreau : un magistrat sanctionné et puis, plus rien.