En France, un célibataire doit dépenser en moyenne 27% de plus qu'une personne vivant en couple (sans enfant) pour bénéficier du même niveau de vie, selon l'Insee. Ce surcoût, principalement lié au logement, pèse de plus en plus lourd alors que le nombre de personnes vivant seules ne cesse d'augmenter : 37% des logements sont désormais occupés par une seule personne, contre 27% en 1990.
Un phénomène mondial
Cette tendance n'est pas propre à la France. Selon les calculs de The Economist, la proportion de célibataires chez les 25-34 ans américains a doublé en un demi-siècle. En 2022, 50% des hommes de cette tranche d'âge et 41% des femmes vivaient sans conjoint ni partenaire. Cette « célibat-mania » s'observe dans 28 des 38 pays de l'OCDE, y compris en France, pourtant terre de romantisme.
Thomas, commercial lyonnais de 33 ans, incarne cette nouvelle vague de célibataires endurcis. De ses expériences en couple, il ne regrette « ni les prises de tête, ni le manque de liberté », mais il admet que son niveau de vie en couple lui manque : « Être seul, c'est être serein partout, sauf sur le compte en banque. Je n'ai jamais autant réduit mes achats que depuis que je suis à nouveau célibataire. »
Le logement, premier poste de dépense
Le logement est le principal facteur d'inégalité entre célibataires et couples. Il représente en moyenne 28% du budget d'une personne seule, contre 14% pour un couple. À deux, un couple ne paie que 1,3 fois le prix d'un logement occupé seul, selon une étude de l'Insee. L'exemple de Thomas est parlant : en couple, il vivait dans 45 m² ; désormais seul, il occupe 38 m² mais paie 300 euros de plus par mois (800 euros contre 500).
Justine, 28 ans, a choisi de rester vivre chez ses parents pour travailler à Paris : « Je n'avais pas les moyens de me payer un logement seul, ou alors je mangeais des pâtes à l'eau tous les jours. » Philippe Moati, directeur de l'Observatoire société et consommation, confirme : « L'explosion des prix du logement depuis quelques décennies rend la vie seule extrêmement difficile et explique en grande partie la paupérisation des célibataires. »
Des coûts mutualisés avantageux
Au-delà du logement, les célibataires sont pénalisés dans de nombreux domaines. Au supermarché, les portions individuelles coûtent en moyenne 52% plus cher que les formats familiaux. Les offres duo sont également plus avantageuses : la carte UGC Illimité Solo est à 23,90 € par mois, contre 39,90 € en duo. Netflix propose le même tarif pour un ou deux écrans, ce qui désavantage les personnes seules.
Stéphanie, quadragénaire vivant dans le sud de la France, témoigne : « Tout est atrocement cher quand on vit seul. Je m'attendais à vivre ma meilleure vie, mais chaque achat se résume à un équilibrage budgétaire. Je suis sur un fil constant sur mes dépenses. » Selon l'Insee, le niveau de vie médian des femmes chute de 18% à 22% l'année d'une séparation, contre 3% à 8% pour les hommes.
Des dépenses contraintes en hausse
Oriane Lanseman, économiste et doctorante à l'Université de Lille, souligne « une explosion du prix de toutes les dépenses contraintes et incompressibles - alimentation, assurance, logement, facture mobile… ». Leur part dans les budgets a doublé, passant de 17% à 35%, toujours selon l'Insee.
Cette situation a des conséquences sociales : 12,8% des personnes seules sans enfant vivent sous le seuil de pauvreté, contre 4% des couples. Avec enfants, l'écart se creuse : 7,1% des couples avec enfants sont sous le seuil de pauvreté, contre 33% des familles monoparentales. Louis Maurin, directeur de l'Observatoire de la pauvreté, rappelle que ces familles sont à 97% des mères, « souvent avec des revenus inférieurs aux hommes, plus de travail à temps partiel - notamment pour s'occuper des enfants, et des carrières plus hachées ».
Un angle mort des politiques publiques
Pour Oriane Lanseman, « on ne peut regretter cette montée du célibat quand elle traduit l'émancipation des femmes ou la sortie de relations violentes ou qui ne sont plus désirées ». Stéphanie abonde : « Je préfère galérer avec mes factures qu'avec mon ex-conjoint. » Mais l'économiste insiste : « Ce que montrent ces chiffres, ce n'est pas que le célibat paupérise, c'est que les revenus en France sont insuffisants pour vivre décemment en étant seul. »
Les célibataires s'adaptent, notamment par la colocation, dont les demandes ont augmenté de 30% en 2025, ou en vivant plus longtemps chez leurs parents. Philippe Moati observe : « On voit de plus en plus de colocations de tout âge, pour retrouver les gains de la vie à plusieurs en matière de logement. »
Mais ces adaptations ne suffisent pas. Oriane Lanseman appelle à des politiques publiques « encore trop pensées comme si le couple était la norme ». Thomas conclut : « Rien n'est pensé pour les célibataires dans la société. Pourtant, je n'ai que ça autour de moi. On va devenir une majorité silencieuse. »



