Clôture de l'enquête diocésaine pour la canonisation d'Élisabeth de France
Un badaud entré par hasard en ce mercredi 13 mai, vers 19 heures, dans l'église Sainte-Elisabeth, rue du Temple, aurait été en droit de se demander à quel rituel se livraient ces hommes d'Église assis derrière des tables, juste devant l'autel. Et pourquoi près de 150 fidèles regardaient une femme, laïque, allumer un Butagaz pour y touiller dans une casserole, debout à côté de trois grands cartons emmaillotés dans un joli ruban fleuri ? Des scrutateurs sur le point de dépouiller un vote ecclésiastique ? Mais pourquoi le Butagaz ? Une communion sous de nouvelles espèces ?
Une princesse de France
Un indice figurait à droite de la scène, dans l'espace consacré de l'autel, sous la forme d'un tableau ancien disposé sur un chevalet à la vue de tous : la figure juvénile d'une autre femme, une princesse aux joues rouges, au regard bon et tendre comme on les immortalisait dans la peinture du 18e siècle, qui suivait la cérémonie avec ce détachement des défunts qui en ont vu d'autres. Elle n'avait aucune raison d'être dépaysée, ayant passé les deux dernières années de sa vie, du 13 août 1792 au 9 mai 1794, à une portée de fusil, de l'autre côté de la rue, là où se dressait jusqu'à Napoléon l'enclos du Temple, la Tour, juste devant l'actuelle mairie, lieu de sa détention jusqu'au jour de son jugement, qui fut aussi la veille de son exécution place de la Concorde.
Élisabeth de France, puisqu'il s'agit d'elle, la sœur de Louis XVI, pouvait d'autant mieux se sentir à demeure que son effigie se retrouvait dans une église placée sous le patronage d'une sainte portant son prénom, Élisabeth de Hongrie, reine ayant tout abandonné pour vivre dans la foi, l'une de ses lointaines ancêtres précisément.
Un Butagaz pour sceller les dossiers
Mais pourquoi ce Butagaz, ou "bleuet" si l'on veut rester dans une sémantique chère aux scouts ? Il chauffa efficacement, près d'un quart d'heure, devant les sourires patients de l'assistance et des officiers de cette cérémonie qui aurait pu s'éterniser si l'on n'avait appris que jusque-là, la "cuisine" se faisait à la chaleur des bougies, ce qui l'aurait rallongée d'une demi-heure ? Il y avait du progrès. Comme il ne faut pas rallonger indûment un article, il est temps de révéler le contenu de ladite casserole : les sceaux de l'archevêché ! Sous nos yeux ébahis, ils furent appliqués sur les trois grands cartons ainsi officiellement scellés. Si le badaud s'était attardé, il aurait vite compris, tant le déroulement était détaillé en toute transparence et pédagogie, qu'il assistait à la clôture de l'enquête diocésaine concernant la cause – on ne dit plus le procès – pour la canonisation d'Élisabeth.
Trois grosses boîtes de 2 195 pages
Et que ces trois cartons renfermaient exactement le même contenu : des pièces de procédure antérieures à 2024, date de la session d'ouverture, le rapport de la commission historique, les rapports des deux censeurs théologiens, les dépositions des 28 témoins – dont trois avec commission rogatoire pour des témoins vivant hors du diocèse de Paris – ainsi que le procès-verbal de cette session de clôture, qui venait de rejoindre le haut de la pile de 2 165 pages. Mais pourquoi trois, chiffre éminemment symbolique en ces lieux ? Une boîte, nommée l'archétype, autrement dit l'original, allait gagner les archives du diocèse de Paris, tandis que les deux autres, le transuptum (transcription) et la copie publique, seraient remises en mains propres au nonce du pape, qui les expédierait par la valise diplomatique à Rome vers où mènent tous les dossiers de ce genre. Un homme se vit confier solennellement ces deux derniers cartons, à charge pour lui de se rendre chez le nonce : le postulateur de la cause, le père Xavier Snoëk, ancien curé de Sainte-Elisabeth, qui se transforma sous nos yeux en postulateur-porteur. C'est lui que nous avions rencontré le vendredi 8 mai, sortant de la sacristie où régnait une activité inhabituelle : c'est qu'il fallait achever à temps les dossiers en partance et que l'imprimante déversait à jets continus des flots de papier à même de convaincre le dicastère romain pour la cause des saints. Quelques mots, que faites-vous mercredi à 18 heures ?, et l'invitation lancée avait été attrapée au vol. Le processus semblait passablement complexe.
Pendant que le Butagaz remplissait fidèlement son office, Mgr Dubois, Promoteur de la Cause des Saints au diocèse de Paris, eut la bonté de nous expliquer le cheminement réservé à ces viatiques remplis d'espérance. Le dicastère pour la cause des saints à Rome nommerait à son tour un rapporteur qui à la demande du postulateur romain procéderait à l'ouverture des caisses, pour vérifier les pièces et délivrer, si tout était en ordre, un certificat de conformité. Puis le postulateur superviserait la rédaction d'une position, autrement dit d'une thèse, reprise des documents envoyés. Puis la position aurait à être approuvée par des experts historiques et théologiques, envoyée à l'assemblée des cardinaux et évêques, qui devrait juger si elle était conforme, afin d'être présentée enfin au pape Léon XIV. Au pontife, après lecture, de décider si Élisabeth de France pourrait devenir vénérable. Le tout pourrait prendre plusieurs années, au bas mot. Pour devenir bienheureux (la béatification), il fallait ajouter prouver un miracle, source d'une nouvelle navette avec Rome. Et pour accéder au Graal de la canonisation (saint), un autre miracle, objet d'une seconde navette. Et c'est ainsi qu'on apprit également qu'il existait trois voies possibles pour devenir vénérable : avoir été martyre, être reconnue pour l'héroïcité de ses vertus, ou bien avoir fait l'offrande de sa vie jusqu'à la mort.
Jusqu'au bout avec Louis XVI
Les historiens sont formels : le jugement expéditif du Tribunal Révolutionnaire ne visait pas la foi fervente d'Élisabeth de France. Elle fut condamnée parce qu'elle était la sœur de son frère, du "tyran", et qu'elle incarnait encore, en mai 1794, la royauté et les complots allégués avec l'étranger. À la lecture de la Famille royale au temple (Perrin), de Charles-Eloi Vial, il apparaît même qu'elle fut aussi l'enjeu d'une lutte de pouvoir entre Robespierre et Fouquier-Tinville, le grand ordonnateur du Tribunal. Le premier trahissait une sorte de clémence pour les derniers détenus du Temple – Élisabeth, le Dauphin et sa sœur, Marie-Thérèse – qui coûtaient cher à la nation, et Fouquier vit dans cet énième procès, au moment où les nouvelles de la guerre contre l'Autriche plongeaient Paris dans une dangereuse dépression, l'occasion de réaffirmer son pouvoir et d'offrir en spectacle une victime de choix au peuple parisien.
C'est donc pour l'offrande de sa vie que la cause d'Élisabeth pourrait aboutir. Alors qu'elle aurait pu s'enfuir dès octobre 1789 avec son frère le Comte d'Artois, elle avait décidé de demeurer aux Tuileries avec Louis XVI et Marie-Antoinette. Pendant trois ans, jusqu'à l'envahissement du palais le 10 août 1792, elle refusa les « bons de sortie » proposés par son frère. On ne la connaissait pas et on ne l'aurait pas reconnue. Elle aurait pu s'enfuir inaperçue. Du reste, elle avait réussi, jusqu'en 1792, à se rendre à Saint-Cyr sans être inquiétée. De même voulut-elle, jusqu'à la fin, partager le sort de sa famille au Temple où elle s'occupa de sa nièce, la future duchesse d'Angoulême, lui inculquant une hygiène de vie, lui apprenant la broderie, la poésie, les prières, les mathématiques, car elle était aussi excellente dans cette matière. Elle lui insuffla également cette force d'âme que tous les témoignages attestent, au Temple, comme dans ses derniers moments. Elle consola ses 24 compagnons de charrette dont le Tribunal avait voulu faire ses complices d'un complot imaginaire. Elle sauva une femme en la persuadant de déclarer sa grossesse, démontrant, comme le rappela le père Snoëk, cette tranquillité d'âme surnaturelle, fruit de son union avec Dieu. « De l'antichambre de la mort, elle fit l'antichambre du ciel ».
Un modèle
Dans son homélie, le postulateur en fit un modèle pour les célibataires, pour les éducatrices, comme l'espérance de la vie éternelle. Notre voisine, du reste, était une éducatrice, membre d'une association de cours à domicile, dédiée aux enfants en grand handicap. Il n'y avait donc pas que des royalistes dans l'assistance, même si au premier rang, on reconnaissait Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme, Eudes d'Orléans, frère cadet du comte de Paris, leurs épouses, Constance de Ravinel et Marie-Liesse de Rohan-Chabot, et leur cousine Ileana d'Orléans, preuve que la cause d'Élisabeth pouvait réunir pour une fois, le temps d'une clôture, les deux branches Orléans et Bourbon, éloignant ainsi le souvenir délicat du duc d'Orléans, Philippe-Egalité, qui vota la mort de son cousin Louis XVI. « Nous tenons à soutenir cette cause », nous confiera Eudes d'Orléans, descendant de Charles X, frère d'Élisabeth. « Elle était une personne profondément bonne, son exécution fait partie des horreurs de la Révolution », ajoutera Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme.
Avant que les sceaux ne soient apposés par le chancelier du diocèse de Paris, une lettre fut ajoutée, signée de l'Archevêque qui attestait que la cérémonie s'était déroulée selon les procédures, devant notaire. Chacun, Mgr Riocreux, délégué épiscopal pour la cause des saints, le Père Guillaume Boidot, curé de la paroisse Notre-Dame de Versailles, promoteur de Justice dans la cause d'Elisabeth, le Père Xavier Snoëk, le postulateur, Mgr Michel Gueguen, vicaire général, président délégué par l'Archevêque, a tour à tour prêté le serment, sur « les Saintes Ecritures touchées de la main », qu'ils avaient rempli « avec fidélité et diligence » la tâche qui leur avait été confiée, jurant d'observer et de maintenir le secret dans cette affaire, tout en remerciant Dieu de les avoir assistés de son aide.
Sept dossiers depuis 2015
De fait, nous assistions à un procès-verbal, clôturant officiellement l'instruction, d'où la dimension largement juridique et formaliste de cette cérémonie, avec signatures de documents à la clé. Le tout avait été rondement mené sous la houlette de Iona Stefani, assistante au Promotorat des Causes des Saints, organisatrice dans le civil de grands mariages et funérailles. Depuis 2015, sept dossiers clôturés ont ainsi pris depuis Paris le chemin de Rome, nous récapitule-t-elle. Les derniers à avoir abouti sont Pierre Goursat, fondateur de la Communauté de l'Emmanuel, déclaré Vénérable en 2024, les Carmélites de Compiègne – qui inspirèrent le Dialogue des Carmélites – guillotinées en 1794 et reconnues saintes par procédure équipolente (sans avoir besoin de recherche d'un miracle) un siècle après avoir été béatifiés. En décembre dernier, les 50 prêtres martyrs du STO ont été reconnus Bienheureux par Rome, l'occasion d'une grande cérémonie à Notre-Dame. « Chaque année, nous recevons deux à trois demandes d'ouverture motivées par un libelle, qui doit être envoyé à Rome et à la Conférence des Evêques ».
Une personne n'était pas visible et ne fut pas nommée pendant la cérémonie. Elle était pourtant bien là, assise sur le côté gauche de la nef, Dominique Sabourdin-Perrin. L'âme historienne de la cause, comme le Père Xavier Snoëk en avait été le maître d'œuvre ecclésiastique. Car cette cause est une vieille histoire si l'on peut dire, à écouter les confidences de la première. Elle débute dans les années 20 avec le travail d'une sœur carmélite de Meaux, Sœur Marie-Aimée du Sacré-Cœur Villeroi du Lys, qui rassemble les lettres d'Élisabeth de France et rédige deux volumes qui seront couronnés par un prix à l'Académie Française en 1933. Elle persuade une Orléans, Henriette de Vendôme, sœur du roi des Belges Albert Ier, proche de Charles Maurras, d'agir pour Élisabeth, personnage modeste, demeuré dans l'ombre de sa famille. Lors d'un voyage au Vatican, la duchesse remet un dossier en mains propres au pape Pie XI ; mais la procédure n'a pas été respectée. La cause n'aboutit pas.
La duchesse publiera une biographie en 1942. Au début des années 50, Xavier de Bourbon-Parme, grand-oncle de Charles-Emmanuel, reprend le dossier en respectant les formes. La conférence des Évêques, ainsi que la Congrégation (aujourd'hui dicastère) pour la cause des Saints, donnent leur accord pour qu'un dossier soit ouvert en 1953 de nouveau. Mais dans les années 70, la cause s'arrête avec la dissolution de l'association présidée par le Prince Xavier et Maître de Saint-Chamas.
Contre-Révolution
Puis, selon le Père Snoëk, le vent tourne dans les années 2000 avec la translation du cœur de Louis XVII à la basilique Saint-Denis. Des messes en sa mémoire sont organisées à l'église Sainte-Elisabeth, la plus proche géographiquement de l'ancien Temple. Des fidèles viennent voir le Père Snoëk, alors curé de cette église : pourquoi pas une messe annuelle en mémoire d'Élisabeth de France, autre prisonnière de ce Temple ? En 2009, l'ouverture de la cause de l'Impératrice Zita – qui n'est toujours pas clôturée selon son biographe, Jean Sevilla – est acceptée par Rome et la Conférence des Évêques : signe que les personnages royaux sont peut-être de nouveau en odeur de sainteté. Signe aussi qu'en France, la Contre-Révolution et ses figures reprennent du “poil de la bête”.
L'Institut de la Maison de Bourbon dirigé par le grand-père de l'épouse d'Eudes d'Orléans vit en Élisabeth de France une candidate possible. Historienne spécialiste des figures royales sous la révolution, Dominique Sabourdin-Perrin avait écrit des ouvrages et des pièces de théâtre où figurait Élisabeth en majesté. Le Père Xavier Snoëk eut à rédiger le libelle qui devait convaincre Rome et la Conférence des Évêques de France. Le nihil obstat fut donné en 2017. Un numéro de protocole fut accordé, qui correspondait à un dossier. Une association pour la Béatification de madame Élisabeth de France (ABMEF) avait vu le jour pour porter la cause et diffuser sa renommée. Le rapport historique put être mis en route, œuvre principalement de Dominique Sabourdin-Perrin, prélude en 2024 à l'ouverture de l'enquête décrétée par le diocèse de Paris, qui avait alors donné lieu à une première cérémonie dans l'église Saint-Roch.
Cette enquête de deux ans consista essentiellement en la déposition de témoins : déclarations sur la foi notamment de traditions orales familiales et de documents, en l'occurrence, des lettres de Madame Élisabeth, notamment sa correspondance avec la marquise de Raigecourt-Gournay, la marquise de Causans et ses autres dames de compagnie, qui documentaient « l'offrande de sa vie ». Les noms des témoins sont censés demeurer secrets.
Prières
Lorsque les cartons eurent disparu dans la sacristie, les tables furent retirées et le Butagaz remisé. Un chœur se mit à chanter près de l'orgue. Et pour prier Dieu que la cause d'Élisabeth arrive à bonne fin au dicastère romain, une messe fut célébrée. C'était « l'année du Seigneur 2026, en ce 13e jour de mai », la veille de l'Ascension : on voulut y voir bien sûr un signe de la Providence. « Sainte Élisabeth, priez pour nous, nous te confions Élisabeth », crut-on même entendre, alors qu'on regardait jouer au pied d'un pilier de la nef des enfants sages, qui avaient fait des cocottes avec le programme, et qui un jour, peut-être, apprendront que Rome aura donné sa bénédiction.



