Abdelkrim Grini : de la cité Phobos au parquet d'Alès, un parcours exemplaire
Abdelkrim Grini : de la cité au parquet d'Alès

Un procureur pas comme les autres

Abdelkrim Grini, procureur de la République d'Alès depuis un an et demi, incarne une ascension sociale remarquable. Franco-marocain, il a grandi dans le quartier modeste de La Paillade à Montpellier, au sein d'une famille structurée. Après une carrière d'avocat spécialisé dans la lutte contre les discriminations, il est magistrat depuis 15 ans. Il s'est fait connaître médiatiquement lors du meurtre d'un fidèle à la mosquée de la Grand-Combes fin avril 2025.

Une double exposition médiatique

Dans son bureau du tribunal judiciaire d'Alès, entre les urgences de la permanence pénale et un direct sur France Inter, Abdelkrim Grini revient sur le double impact médiatique de l'assassinat d'un fidèle musulman à la mosquée de la Grand-Combe le 25 avril. Il a été en charge du début de l'enquête, mais aussi victime d'une méprise : un ancien élu RN de Bretagne a tweeté qu'il était le meurtrier en donnant son nom. Cette incroyable accusation a suscité l'indignation, notamment de l'éditorialiste Patrick Cohen, qui lui a rendu un hommage viral. "Il y a une libération de la parole qui fait assez mal", analyse-t-il. "Cet élu a-t-il fait exprès ? Il ne pouvait pas ne pas comprendre... Cela traduit une pensée obnubilée par les clichés, les amalgames. J'ai été blessé et ma famille aussi."

De Meknès à La Paillade

À 53 ans, Abdelkrim Grini a franchi un à un les échelons de l'ascension sociale. Arrivé dans l'Hérault à 4 ans, dans les bagages de ses parents quittant Meknès, au Maroc, il a grandi dans la cité Phobos, à La Paillade. Son père, ouvrier agricole, a perdu son travail à Saint-Clément-de-Rivière, obligeant la famille à s'installer dans ce quartier populaire. "J'ai grandi au milieu des Maghrébins, Gitans, Espagnols, Portugais... Il y avait beaucoup de misère et quand la police voulait interpeller quelqu'un, il fallait des renforts de CRS", se souvient-il. "J'ai 10 ans et je me rends compte que si je veux m'en sortir, il n'y a que l'école. Mais j'ai eu la chance d'avoir eu des parents aimants, présents, cadrants."

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Un déclic au collège

Une anecdote intime a tout changé. Au collège, sa professeure de français, corrigeant une rédaction où l'élève raconte sa journée type, s'étonne qu'il fasse ses devoirs sur son lit. "Tu n'as pas de bureau ? M'a-t-elle demandé, elle ne comprenait pas. J'ai dit : 'ben non'. Y'avait pas la place... Dans ses yeux, j'ai pris conscience de ma condition sociale, ça m'a poussé à m'accrocher", se souvient l'aîné de six enfants, qui a partagé une chambre de quelques mètres carrés avec ses deux frères jusqu'à ses 25 ans.

L'école et l'éducation populaire

Habib Dechraoui, président du festival Arabesques et ami d'enfance, le décrit comme un bosseur : "Il ne lâchait rien, il était beaucoup plus studieux que nous et je ne l'ai jamais vu s'énerver." Tous deux rendent hommage à leur mentor, Henri Quatrefages, ancien instituteur militant, qui a créé l'association AJPPN. "La cité Phobos a été un creuset exceptionnel de destinées et l'AJPPN, le pur produit de l'éducation populaire avec ses dissertations du mercredi. Abdelkrim c'était le bon élève, une référence pour la rigueur, la parole mesurée et juste", salue l'octogénaire. De ces débats, le procureur dit avoir éveillé une conscience militante, le désir de connaître la loi, le droit, d'être respecté et respectable.

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Avocat et combattant contre les discriminations

Il prête serment à 25 ans en 1996 et exerce comme avocat pendant 13 ans. Aidé par Bernard Traviers, avoué à la cour d'appel, il se fait un nom avec des affaires emblématiques : il défend Hicham Bouaouiche, ancien champion de course qui a tué un gendarme, Zacharias Moussaoui impliqué dans les attentats du 11-Septembre, ou encore les Harkis traités de "sous-hommes" par Georges Frêche. Mais surtout, il embrasse la cause de la lutte contre l'exclusion, en particulier contre les boîtes de nuit qui refusaient l'entrée aux Maghrébins à Palavas ou La Grande-Motte. "On a eu l'idée d'organiser des testings à l'entrée des boîtes de nuit", raconte-t-il. Le combat judiciaire a été long, jusqu'en Cassation, mais la Cour d'appel de Lyon a reconnu le testing comme valeur de preuve et condamné les établissements.

De l'avocat au magistrat

Après 13 ans de barreau, il passe du côté de la magistrature. "J'y ai toujours pensé. C'est la suite de mon ambition de devenir commissaire. Quand j'étais gamin, je voulais être flic", confiait-il en 2009. Aujourd'hui, il justifie ce choix par l'envie de défendre l'intérêt général. "J'avais conscience de ce que la France m'avait donné, je voulais le lui rendre", dit-il humblement, rappelant que son père, emporté par le Covid, aurait rêvé d'être juge. D'abord substitut à Bobigny, puis à Nîmes, Avignon, Mende ou Carpentras, il devient procureur à Roanne pendant cinq ans, puis à Alès depuis un an et demi.

Un procureur de terrain

Abdelkrim Grini gère un parquet qui traite plus de 12 000 procédures par an, avec seulement trois magistrats. "L'activité pénale est très soutenue, notamment les violences intrafamiliales et le narcotrafic", assène-t-il. Il participe régulièrement à des débats citoyens : jeudi 15 mai, il était à un débat de la Licra ; vendredi 16 mai, il a répondu à une invitation de France Travail ; samedi 17 mai, il a pris la parole lors d'une conférence du SAF sur le narcobanditisme. "J'aime travailler les dossiers et être sur le terrain, rencontrer les partenaires, les forces de l'ordre et les justiciables, j'ai le souci de réconcilier les Français avec la justice."

Un rêve : Montpellier

Il ne s'en cache pas : Abdelkrim Grini rêve de devenir un jour procureur de la République de Montpellier, sa ville de toujours. "J'aimerais beaucoup dans quelques années, ça serait vraiment boucler la boucle, une belle consécration et une récompense à mon parcours. J'y ai grandi, j'ai été étudiant, en fait j'aime cette ville éperdument", confie celui qui vit toujours en périphérie de la capitale languedocienne et qui pratique la course à pied trois fois par semaine.