L’été s’installe doucement, et Morgane, 42 ans, ne peut chasser les souvenirs amers des premières vacances passées avec son compagnon et ses beaux-enfants. « C’était il y a dix ans, souffle-t-elle. Je me revois encore marcher sur la plage, la veille du retour. En pleurs. » Une semaine a suffi à la faire craquer. Pour cette étape « importante dans la relation avec son conjoint », Morgane veut bien faire. Elle s’adapte au quotidien de la famille pour s’intégrer à cette nouvelle vie, peut-être un peu trop. « Je préparais trois plats différents par repas, décrit-elle. Mon conjoint et moi ne mangions pas la même chose que ma belle-fille, qui elle-même ne mangeait pas comme mon beau-fils. » Résultat : elle finit « épuisée ». « Je me suis dit : plus jamais je ne revis ça, je n’ai pas signé pour ça », se souvient-elle. « À la fin du séjour, j’avais l’impression d’être passée dans une machine à laver en cycle à 90 degrés pendant trois heures. Bref, c’étaient les pires vacances de toute ma vie. »
Une « purge » annonciatrice d’un épuisement profond
Cette « purge », comme elle la qualifie, était annonciatrice d’un épuisement physique et psychologique. L’arrivée de sa fille n’a fait qu’accentuer le phénomène. Jonglant avec les tâches domestiques, les temps de transport et l’éducation des enfants, elle décrit une « surcharge mentale ». Peut-être traversait-elle un « burn-out parental », analyse-t-elle aujourd’hui. Théorisé par Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak, docteures en sciences psychologiques, ce syndrome désigne un épuisement physique, cognitif et émotionnel touchant les mères et les pères. Comparable à l’état de fatigue extrême que certains ressentent au travail, il se manifeste en présence de ses enfants et conduit parfois certains parents à se distancer, malgré eux, de leurs progénitures. Ce mal-être peut aussi être accentué par des facteurs personnels, comme l’histoire familiale, la difficulté à gérer ses émotions ou encore les désaccords entre les parents sur l’éducation.
900 000 parents « au bout du rouleau »
En France, ils seraient 900 000 à être « au bout du rouleau ». Ils ou plutôt elles, car les mères représentent deux tiers des personnes concernées par ce phénomène. « Néanmoins, il est important de ne pas essentialiser : ce n’est pas parce que les femmes seraient plus fragiles ou sensibles qu’elles constituent la plus grande partie des personnes en burn-out, mais bien parce qu’elles continuent à porter 60 % des soins et de l’éducation des enfants, explique Isabelle Roskam. Dès lors, plus on est confronté au stress parental, plus on a de chance de tomber en burn-out. »
Les signes qui doivent alerter
Si les premiers symptômes peuvent se confondre avec des moments de fatigue, comment reconnaître le burn-out parental ? « C’est un épuisement dont on ne parvient pas à se défaire, décrit la chercheuse à l’université de Louvain. Même après une bonne nuit de sommeil, les parents disent qu’ils n’ont plus aucune énergie. Cela peut être un réel signal d’alerte. » C’est exactement ce qu’a vécu Camille, une mère de 32 ans. Bien que son conjoint ait pu se montrer « présent malgré ses horaires décalés » et que « les tâches domestiques étaient plutôt bien réparties », la trentenaire a été arrêtée pour « asthénie du post-partum » après son congé maternité. Son quotidien a basculé progressivement. « À un moment, je ne parvenais plus à dormir, se souvient-elle. Puis j’ai eu des trous de mémoire, je ne trouvais plus mes mots. Parfois, je parlais même en anglais au lieu de parler français. »
Il y a d’abord eu l’isolement. Une fois le congé paternité passé, Camille s’est souvent retrouvée seule avec sa fille, « sans pouvoir solliciter de parent pour m’aider ». Puis, des « événements familiaux compliqués » ont fini de déstabiliser la famille et se sont ajoutés à la charge parentale. La « grande fatigue » de Camille s’est aggravée. « Parfois, je me retrouvais à fixer le plafond, allongée, sans la force de lire un roman, de regarder une série, décrit-elle. Je restais comme ça pendant deux heures. »
Le burn-out parental, produit de notre société individualiste
Le burn-out parental est le produit de notre contexte sociétal. Il est indissociable de notre culture individualiste. « Dans notre société, les idéaux parentaux sont très élevés et la parentalité n’échappe pas au culte de la performance. Cela conduit à une insatisfaction permanente de soi en tant que parent », explique Isabelle Roskam. De cet individualisme découle aussi une transmission de valeurs qui peut accentuer le mal. « Les enfants sont poussés à défendre leur point de vue et à ne pas se laisser imposer les idées des autres, observe la chercheuse. Si ce dernier aspect peut être positif, le revers, c’est que les petits deviennent assertifs, et que tout peut devenir une négociation – même mettre son manteau lorsqu’il fait froid. Ce qui peut être vite très épuisant. »
La « distanciation émotionnelle », un symptôme alarmant
Si bien que certains parents peuvent finir par ressentir une « distanciation émotionnelle », soit « le fait de ne plus pouvoir s’impliquer émotionnellement dans la relation avec l’enfant ». Marie-Restitude, 35 ans, a ainsi fonctionné en « pilotage automatique » avec ses trois garçons de 3, 8 et 11 ans. « C’est ce qui a été le plus dur, confie-t-elle à demi-mot. Trois enfants, ce sont plein de moments géniaux ensemble, mais également plein de crises. Je n’arrivais plus à être cette maman bienveillante que j’avais été. Parfois, je n’avais même plus envie de jouer avec mon dernier, qui avait deux ans et demi. » Comme beaucoup de mères, Marie-Restitude a ignoré les premiers signes : la fatigue lancinante, les pertes de mémoire, les émotions qui débordent. D’un coup, elle n’a plus réussi à faire quoi que ce soit, « pas même passer l’éponge sur la table du salon ». Puis, le regard des autres s’est posé sur elle, et, avec, est venu le temps de la « culpabilité ». « Comment pouvais-je être aussi fatiguée alors que d’un point de vue extérieur, je ne faisais pas grand-chose ? interroge la mère entrepreneure. À l’école, j’ai senti le scepticisme des autres parents. »
Renoncer à la « parentalité idéale » pour se préserver
Après avoir consulté un psychologue, elle se remet, depuis peu, de son burn-out à coups de « siestes ». Même si elle ne parvient pas à retrouver « toute l’énergie qu’elle avait avant », elle apprend à « accepter de déléguer et de ne pas pouvoir tout faire ». « C’est OK de manger davantage de pizzas, des goûters industriels ! sourit-elle. Il ne faut pas que les mères se mettent autant de pression, il faut alléger leur charge mentale. » Ce moment a aussi été l’occasion d’une prise de conscience et d’une refonte de sa vision de la parentalité. « Le burn-out a été un trop-plein de tout ce que j’ai accumulé pendant des années, explique-t-elle. L’éducation positive peut être très bien, mais c’est une ligne de conduite qu’il ne faut pas rendre dogmatique – les mères de cinq enfants toujours bien pomponnées sur les réseaux sociaux, ça a un côté très culpabilisant. »
Pour Isabelle Roskam, il faut renoncer à l’idée de « parentalité idéale » pour éviter ce syndrome. « D’autant que c’est un mal-être très contextualisé : un burn-out professionnel peut s’interrompre en démissionnant, tandis qu’un burn-out parental ne peut être résolu de la même manière, note-t-elle. Ainsi, la personne qui en souffre peut se sentir coupable de s’éloigner de ses enfants. » La solution ? « Rééquilibrer la balance stress-ressources, en limitant tous les éléments qui causent du stress inutile et en multipliant les ressources, c’est-à-dire en déléguant le plus possible, préconise la psychologue. Cette solution est aussi une manière de prévenir le burn-out. » Et s’il est difficile d’identifier les « stresseurs », il ne faut pas hésiter à « parler autour de soi pour partager ses difficultés et être accompagné par un spécialiste ».



