Les affaires Jubillar, la mort du petit Grégory, la tuerie de Chevaline : ces histoires criminelles, bien que violentes et morbides, continuent de fasciner le public. Films, séries, podcasts, livres, le true crime envahit les médias. Pour comprendre ce phénomène, Midi Libre a interrogé une psychologue, une criminologue, un sociologue, une créatrice de contenu et un ancien enquêteur de la Police judiciaire.
Comprendre la nature humaine
Notre intérêt pour les crimes repose sur plusieurs mécanismes psychologiques. Selon Pamela Didier, psychologue et neuropsychologue clinicienne à Saint-Georges-d’Orques, « notre cerveau cherche à repérer les menaces et à apprendre à les éviter, à comprendre la nature humaine en s’interrogeant sur les limites du comportement humain et les motivations les plus extrêmes, mais également à assouvir ce besoin de justice, de voir la vérité émerger et l’ordre être rétabli dans une enquête ou un procès ».
Elle ajoute que l’intérêt peut reposer sur un « côté plus ludique », un « plaisir intellectuel de résoudre une énigme », permettant de ressentir « de l’adrénaline, de la peur ou une peine importante sans que ces événements soient réellement vécus par la personne », limitant ainsi leur impact direct. « Il y a souvent un sentiment de soulagement à se dire "ouf ça ne m’est pas arrivé à moi" », explique-t-elle, ce qui permet de « se sentir bien, en sécurité ».
Le chemin vers le crime plus que le crime lui-même
Cindy, créatrice de contenu autour du true crime et propriétaire de la chaîne YouTube Dark Stories (53 000 abonnés), analyse : « C’est à la fois très proche – parce qu’on s’identifie forcément à la famille, à un couple, à une dispute qui s’envenime, à des problèmes d’argent ou à une séparation – et très lointain, parce que dans ces histoires-là, ça se termine par un meurtre. » Selon elle, c’est la « psychologie » des criminels qui attire le plus : comprendre « à quel moment ils ont basculé et ce qu’ils pensaient pour en arriver là ». Elle le constate dans les commentaires : « Ce qui intéresse vraiment, c’est le chemin qui mène au crime, plus que le crime lui-même. »
Patrick Caujolle, ancien enquêteur à la Police judiciaire et auteur de romans policiers, complète : « Il y a une envie de jouer avec la peur, de tracer une limite entre le bien et le mal, et puis, il y a ce côté un petit peu interrogatif, un peu voyeur de s’immiscer dans l’enquête. »
Curiosité malsaine ou salutaire ?
Interrogée sur une possible curiosité malsaine, Cindy répond : « Pas plus le cas que quand on regarde des gens s’affamer pendant 40 jours sur une île, ou quand on demande à un ami Facebook qui annonce être à l’hôpital ce qu’il a, plutôt que de lui apporter son soutien. La limite appartient à chacun. À titre personnel, je pense que savoir que ça a existé, c’est déjà mieux se protéger et mieux prévenir. »
Camille Geffroy, criminologue et enseignante à l’IFORCRIM, estime que « cette curiosité est profondément humaine, voire salutaire dans la plupart des cas ». Elle devient problématique « lorsque la fascination se transforme en voyeurisme » et que « l’on oublie que derrière chaque récit se trouvent des victimes réelles et des familles brisées ».
Un intérêt vieux comme le monde
Bien que les faits divers soient aujourd’hui ultra-médiatisés, leur attrait est ancien. « On raconte des crimes sur la place publique depuis l’Antiquité. Mais le fait divers, tel que nous le connaissons, naît au XIXe siècle, avec l’essor de la presse populaire : déjà, des affaires comme celle de Jack l’Éventreur tenaient des foules entières en haleine », rappelle Camille Geffroy.
Fabio La Rocca, maître de conférences en sociologie à l’université de Montpellier Paul-Valéry, analyse : « Notre société actuelle est imprégnée de cet effet consistant à montrer, à visualiser, à faire voir, à mettre en scène, ce qui dénote également cet engouement pop pour les faits divers consommés quotidiennement par un public transgénérationnel. »
Les risques d’une consommation excessive
Une consommation excessive et trop régulière de faits divers peut avoir des effets négatifs. Pamela Didier souligne « une augmentation de l’anxiété, une désensibilisation émotionnelle et une vision biaisée du monde, on peut développer l’impression que le monde est plus dangereux qu’il ne l’est en réalité. »
Elle précise : « Le cerveau s’entraîne à imaginer des scénarios dangereux et à élaborer des stratégies de réaction ('que ferais-je ?', 'quels signes aurais-je repérés ?'), cette préparation peut donc renforcer le sentiment de contrôle et diminuer l’incertitude, à condition que la consommation de ces contenus reste modérée. » Ainsi, modération et conscience des limites sont essentielles pour éviter les dérives du voyeurisme et préserver l’empathie envers les victimes.



