Un système pédocriminel déguisé en éducation dévoilé après 55 ans
Jacques Leveugle, aujourd'hui âgé de 79 ans, a développé pendant plus d'un demi-siècle un système sophistiqué d'abus sexuels sur mineurs, qu'il présentait comme une forme d'éducation globale. Cet homme, qui a exercé diverses fonctions liées à l'encadrement d'adolescents sans jamais obtenir les diplômes requis, ciblait spécifiquement des jeunes de 13 à 17 ans issus de milieux défavorisés.
Un parcours criminel international
L'enquête menée par la Brigade de recherche de Vizille et la Section de recherche de Grenoble a établi que Jacques Leveugle a sévi dans huit pays différents entre 1967 et 2022. 89 victimes ont été recensées, dont une quarantaine a pu être formellement identifiée par les enquêteurs. Les deux tiers des abus ont été commis en France, particulièrement dans le Sud-Ouest, les Cévennes et le Gard.
Son parcours géographique est impressionnant : après avoir commencé en Suisse et en Allemagne, il a voyagé au Portugal, au Maroc, en Algérie, au Niger, aux Philippines, dans le sud de l'Inde, en Océanie, en Nouvelle-Calédonie et enfin en Colombie. Dans chaque pays, il s'installait pour proposer du soutien scolaire ou des activités éducatives, créant ainsi des opportunités de rencontrer des adolescents vulnérables.
La découverte des mémoires compromettantes
C'est son propre neveu qui a découvert l'ampleur du système en fouillant les affaires de Jacques Leveugle pendant son absence. Dans des clés USB, il a trouvé des mémoires détaillant ad nauseam tous les actes commis pendant 55 ans. Ces écrits, que l'homme a reconnus en garde à vue, constituent aujourd'hui une pièce maîtresse du dossier.
Dans ces mémoires, Jacques Leveugle se qualifie de "gentleman boy lover" et évoque des "vieux démons" qui le pousseraient à agir. Il y développe une théorie personnelle distinguant pédérastie et pédophilie, affirmant que "un pédéraste peut apporter quelque chose d'important à l'humanité". Il cite même des auteurs comme Gide et Montherlant pour justifier ses pratiques.
Un mode opératoire basé sur la contrainte morale
Le procureur de la République de Grenoble, Étienne Manteaux, a précisé lors d'une conférence de presse que le suspect considérait qu'un adolescent était majeur sexuellement, se référant à des pratiques de la Grèce antique. Il n'a jamais usé de violence physique, mais a développé un système de contrainte morale et d'emprise intellectuelle particulièrement efficace.
Son approche commençait toujours par une séduction intellectuelle : il consacrait du temps aux adolescents pour leur faire apprendre des langues étrangères, les initier à la culture, à l'architecture. "Je me mets au niveau de l'enfant. Je privilégie d'abord les caresses", écrit-il dans ses mémoires. Les relations duraient généralement entre un et trois ans maximum, s'arrêtant lorsque le jeune devenait adulte.
L'aura de l'éducateur
Le colonel Serge Procédès, commandant de la Section de recherche de Grenoble, a souligné la particularité de ce dossier : l'emprise mentale exercée par Jacques Leveugle. "Beaucoup de victimes expliquent qu'il leur a consacré beaucoup de temps, beaucoup d'argent, pour payer un permis de conduire, pour faciliter l'installation", a-t-il indiqué.
Plusieurs victimes ont même déclaré aux enquêteurs : "j'ai fait des études que je n'aurais pas fait si je n'avais pas rencontré cet homme". Cette aura intellectuelle lui permettait d'opérer en toute discrétion, y compris auprès des familles qui ne se doutaient de rien.
Une enquête complexe et un appel à témoins
Cinq enquêteurs sont actuellement dédiés à cette affaire sous la houlette d'un directeur opérationnel, avec l'appui du groupe dédié aux crimes sériels. Environ 150 auditions ont déjà été menées, mais de nombreuses victimes restent à identifier. Certaines ne sont nommées dans les mémoires que sous leur prénom ou leur surnom.
Le procureur a lancé un appel à témoins via le numéro vert 0 800 20 01 42, accessible depuis l'étranger. Même les victimes d'abus commis avant 1993, pour lesquelles la prescription empêche les poursuites, sont invitées à témoigner pour préciser le mode opératoire. Les témoignages de collègues ou connaissances sont également recherchés.
Des faits supplémentaires troublants
Dans une enquête distincte, Jacques Leveugle a également été mis en examen pour deux homicides. Il a reconnu avoir volontairement étouffé sa mère en 1974, alors qu'elle était en phase terminale d'un cancer, et sa tante en 1992, une femme de 92 ans sans maladie grave mais vulnérable.
Arrêté en février 2024 et mis en examen pour agressions sexuelles et viols aggravés par la minorité des victimes, Jacques Leveugle est actuellement en détention provisoire. S'il reconnaît avoir eu des relations sexuelles avec les adolescents, il les justifie comme s'inscrivant dans un "schéma éducatif" global. Le procureur espère un procès rapide, compte tenu de l'âge avancé du suspect.



