Il est 9 heures, ce dimanche 12 juillet, face à l'hôpital Lenval. Sous un ciel chargé de souvenirs, une marche de la mémoire s'ébranle sur la promenade des Anglais à Nice, coupée à la circulation pour l'occasion. Dix ans presque jour pour jour après l'attaque terroriste du 14 juillet 2016, qui a coûté la vie à 86 personnes et fait plus de 450 blessés, 2 000 Niçois rendent hommage. Les quatre associations de victimes – Promenade des Anges, Mémorial des Anges, Life for Nice et Une voie des enfants – accompagnent le cortège.
« On vit l'événement comme si ça s'était passé hier »
Mais comment avancer et se réapproprier les lieux du drame quand le traumatisme reste paralysant dix ans après ? Pour la plupart des victimes, fouler le bitume de la célèbre artère niçoise relève du dépassement. « On vit l'événement comme si ça s'était passé hier. Ça fait dix ans, mais c'est toujours très compliqué », confie la sœur de Christophe Lyon, membre d'une famille endeuillée, venue porter les portraits de ses parents décédés, Gisèle et Germain. Et d'ajouter : « Nous n'avons toujours pas réalisé que nous avons perdu six membres de notre famille. »
Ce cauchemar indélébile, Didier Matrat, secrétaire de l'association Life for Nice et gendre de la 86e victime décédée, le porte aussi comme un fardeau. Refaire le parcours du camion tueur réveille immédiatement ses démons. « À l'endroit où j'ai recherché mon beau-père et où j'ai vu toutes les victimes au sol, c'est toujours difficile de passer. On a toujours une appréhension », explique Didier Matrat, lui qui s'est « souvent éloigné de Nice » pour tenter d'oublier l'indicible.
Le constat est similaire chez Lobna Egenschwiller, sœur de l'une des victimes blessées. Pour elle, marcher de Lenval jusqu'au centre-ville est une immense épreuve. « C'est une première pour moi d'être revenue sur la Prom'. C'est quelque chose que je n'ai plus fait depuis dix ans », souffle-t-elle, tout en soulignant le défi d'avoir dû « affronter la zone » où sa famille s'était retrouvée piégée.
« Ils sont allés sauver des vies, malgré l'horreur »
Sur le tracé, un moment suspendu a figé la foule : un arrêt devant les sapeurs-pompiers qui avaient déployé la grande échelle pour l'occasion. Des applaudissements nourris et des remerciements poignants ont été adressés à ces sauveteurs de la première heure qui ont bravé les risques pour secourir les victimes. « C'était le moment le plus fort et le plus symbolique, pour Lobna Egenschwiller. On les a salués, on les a applaudis, on les a remerciés. Ils sont allés sauver des vies, malgré l'horreur. »
Au-delà de l'épreuve, une sourde amertume résonne dans le cortège : l'impression d'être les oubliés de la mémoire française. « Nous avons manqué de mémoire collective au niveau national. On a l'impression que c'est un attentat qui a été mis de côté », déplore Sandrine présente pour soutenir les rescapés. Guillaume Rasteu, frère de Laurence, tuée en 2016, abonde dans ce sens : « On a beaucoup parlé des attentats de Paris. Nice, ça a été au moins aussi dramatique, mais cette portée symbolique a été un peu oubliée, laissée de côté. »
Pour ces endeuillés, cette matinée sert aussi à exiger la « fraternité », ce troisième mot de la devise républicaine dont ils ont « énormément besoin » pour avancer.
« On sera là et on se relèvera toujours »
Plus loin, la foule marque un arrêt devant l'œuvre mémorielle L'Ange de la Baie pour un dépôt de gerbes des officiels. Au large, les pointus traditionnels niçois rendent eux aussi un vibrant hommage aux disparus. Malgré cette plaie béante, cette marche du 12 juillet est avant tout le théâtre d'une résilience éclatante. Myriam Benzouai, présente le soir du 14 juillet 2016, a dû puiser dans ses ressources pour se rendre à cette marche, ses enfants trop effrayés ayant refusé de l'accompagner. « J'ai failli à mon devoir de parent lors de l'attentat du 14-Juillet, parce que je n'ai pas pu protéger mes enfants de cette horreur. Mais il fallait que je vienne quand même aujourd'hui, pour montrer qu'on est tous unis. On sera là et on se relèvera toujours », clame Myriam Benzouai.
Se réapproprier la promenade des Anglais, ce « cœur de la ville qui bat », est devenu vital. Soraya Thiriot, victime de l'attentat aux côtés de ses trois enfants, observe la foule massée autour d'elle avec espoir. « Ce n'est pas facile, mais en même temps il y a du monde et c'est la vie qui reprend ses droits », glisse-t-elle avec émotion.
La marche se termine. Les larmes coulent. La musique d'une harpiste accompagne le dépôt de roses blanches par chacune des victimes ou famille de victimes. Les photos des disparus du 14-Juillet volent aux quatre vents arrimées aux branches des arbres du jardin Albert-1er. Histoire de se souvenir de tous ces visages qui étaient simplement venus fêter le 14-Juillet.



