Le 1er février 2023, à Saint-Loup dans l'Allier, une mère a poignardé à mort sa fille de 7 ans avant de tenter de se suicider. Le procès de cet infanticide s'ouvre ce jeudi devant la cour d'assises de l'Allier à Moulins. La question centrale est de savoir comment Emmanuelle F. a pu tuer sa petite Lilou, qu'elle considérait comme « le centre absolu de sa vie ».
Des faits reconnus, un débat médical
« Dans ce dossier, le doute ne porte pas sur les faits qui sont reconnus. Le débat est purement médical et concerne le discernement de l'accusée au moment de son passage à l'acte », insistent Mes Gilles-Jean et Jean-Hubert Portejoie, avocats d'Emmanuelle M., 41 ans, détenue depuis février 2023. L'enjeu est grand pour celle qui encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Le procès représente aussi une étape éprouvante pour Jordane, le père de Lilou, principale partie civile représentée par Me Dominique-Jean Lardans.
Le drame du 1er février 2023
La vie de cet homme bascule le matin du 1er février 2023 quand son épouse, avec laquelle il ne vivait plus et était en instance de divorce, lui a téléphoné en criant « J'ai tué » ou « Je vais tuer ta fille ». Des mots assez inquiétants pour que Jordane se précipite dans son ancien foyer le long de la N 7. La porte n'est pas verrouillée. Dans une odeur de fumée, il découvre Emmanuelle, à genoux la tête dans la cheminée, puis à l'étage, Lilou, sur le lit, grièvement blessée au ventre. La fillette ne pourra être sauvée. Sa mère, brûlée au visage, est hospitalisée. Mutique.
Aucun signe avant-coureur
« J'aurais dû dire oui, peut-être qu'elle n'aurait pas tué ma fille », lâche Jordane aux enquêteurs. Référence à sa discussion tardive avec son ex, la veille au téléphone. Emmanuelle a prétendu qu'elle l'aimait encore, qu'elle voulait qu'ils renouent. Jordane, qui l'avait quittée après la découverte d'échanges de messages et photos avec un autre homme, a dit non. D'où ce sentiment de culpabilité aussi dévastateur que la perte violente de Lilou, même s'il n'y peut rien. « Une dissociation traumatique », selon une expertise psychiatrique, chez ce père se sentant responsable de ne pas avoir protégé sa fille.
Ce père, victime d'un « choc émotionnel sévère » et si cruellement frappé, n'a décelé aucun signe avant-coureur. Personne, en fait. Et la rupture du couple ? « Apaisée », selon les grands-parents paternels de Lilou, qui allait chez son père un week-end sur deux et la moitié des vacances. La séparation a pourtant eu des conséquences sur la mère de la fillette. Un syndrome dépressif, a diagnostiqué son généraliste. Des amies ont vu Emmanuelle délaisser son traitement, perdre du poids, espionner son ex…
Une relation fusionnelle avec sa fille
Car cette mère, qui a subi fausses couches et avortement par le passé, refusait « catégoriquement » cette séparation, relève la juge qui a renvoyé Emmanuelle M. aux assises. Cette rupture a « désintégré sa personnalité », selon une experte psychologue. Elle ne supportait pas l'idée que son ex reconstruise sa vie avec une autre femme, et encore moins que celle-ci puisse jouer un rôle dans la vie de Lilou. Cette maman à la relation « fusionnelle » avec sa fille - « sacrificielle » a amplifié une amie - a glissé dans la dépression.
La question de la préméditation
Le jour de l'infanticide, un courrier de la mère a été découvert. « Toi l'homme de ma vie, je m'excuse mais je n'ai plus la force ni morale ni physique pour tenir le choc face à ton absence. Je vis tous les jours en voyant Lilou, notre fille que l'on a voulue, elle est malheureuse, elle n'a plus la joie de vivre », indique-t-elle. L'accusée nie que cet écrit annonce ses intentions homicides. La juge a pourtant retenu la préméditation (il y a aussi la neutralisation des détecteurs de fumées) d'un geste qu'elle admet sans le comprendre, et sans aucun souvenir des circonstances.
Des expertises contradictoires
Reste la dimension psy. D'après le premier expert psychiatre, la séparation a engendré une « dépression mélancolique » qui a entraîné une « souffrance insupportable pour la mère et sa fille » à l'origine du passage à l'acte. Il a retenu chez la mère infanticide une abolition du discernement et du contrôle de ses actes, contrairement aux deux contre-expertises collégiales suivantes. La dernière confirme l'épisode dépressif, mais « exclut qu'un trouble psychique ou neuropsychique ait aboli ou altéré son discernement ».
« Ces expertises sont contradictoires. Que fait-on ? Nous considérons que ce doute doit bénéficier à l'accusée », tranche le cabinet Portejoie. Le verdict est attendu ce vendredi.



