Ce qui frappe sur la route qui mène à Jonquières, c'est cette odeur âcre de cendres, les squelettes des arbres noircis, et le silence. Dans un champ, une moissonneuse-batteuse paraît pétrifiée par le feu. Puis, tout de suite à l'entrée du village, la carcasse calcinée d'une maison : premier vestige de ce hameau de 50 âmes où six habitations ont disparu dans les flammes.
Une maison de 1735 réduite en cendres
C'est celle de Véronique, 72 ans. Aujourd'hui, sa belle bâtisse datant de 1735 n'est plus qu'un amas de bois et tuiles calcinés. Seuls les murs séculaires ont résisté à la fureur des flammes. Cet après-midi-là, elle a rendez-vous avec un menuisier pour un devis. Car les experts ont tranché : la maison pourrait être reconstruite à l'identique entre ces murs restants.
"Quand j'ai vu l'incendie sur la colline d'en face, je n'ai pas traîné et j'ai décidé de partir. Et j'ai bien fait. Il s'est propagé à la vitesse d'un cheval au galop", raconte-t-elle, énumérant ensuite les quelques affaires qu'elle a eu le temps de saisir à la hâte avant de s'enfuir par la route. Maigres bagages d'une vie désormais ensevelie sous les décombres.
"J'ai pris mon chien et j'ai laissé mes deux chats. Une voisine m'a dit aujourd'hui qu'elle avait vu l'un d'eux", se réjouit-elle les yeux embués. Ce matin, en revenant une nouvelle fois sur les lieux de la catastrophe, elle a craqué. Parfois, elle tient le coup, parfois la douleur de cette catastrophe la submerge. D'autant plus que cette année la vie ne l'a pas épargnée. Elle a perdu son mari en janvier dernier, avec qui elle a vécu à Jonquières durant 23 ans.
Malgré tout, elle tient debout, épaulée par ses filles. L'une d'entre elles a fait les démarches auprès des assurances au lendemain du drame. "Heureusement qu'elle était là ; Seule je n'aurais pas eu la force". Pas une seconde elle n'a pensé quitter le village. "J'avais une vue à couper le souffle, aujourd'hui j'ai le souffle coupé quand je regarde toute cette désolation mais j'ai choisi d'être ici et je resterai, ma vie est à Jonquières".
Le temps semble s'être arrêté
Deux maisons qui suivent la sienne ont subi le même sort ; elles ne sont plus que des ruines carbonisées. Dans les petites rues, les volets sont clos et le calme pesant. À Jonquières le temps semble s'être arrêté. Comme si l'incendie avait signé la fin de vie d'un hameau déjà fragile. Le maire, Jacques Piraud, est très affecté : "Ce feu c'est une immense tristesse. On vit aujourd'hui dans un environnement de cendres. Nous allons devoir nous atteler à rebâtir…"
Près de l'église, un homme fait le plein d'un tracteur. Ce n'est pas le sien. C'est un ami viticulteur qui le lui a prêté. Le sien a brûlé. Tout comme une partie de sa maison, de son matériel agricole et de ses terres. Olivier Rode possède le domaine du Frigoulas où il cultive des plantes aromatiques sur la colline depuis 15 ans. Un mois après le drame, il tente tant bien que mal de poursuivre ses cultures de lavandes, d'immortelles et de romarins. Il va couper des arbres morts et mettre des brebis qui permettront de nettoyer les terres.
Entre abattement et espoir
Entre "les phases d'abattement, d'espoir, les nerfs qui craquent", ces derniers jours il se demande s'il ne devrait pas partir. "Pour le moment nous sommes dans les démarches et l'incertitude des remboursements", poursuit-il en précisant qu'il n'avait pas pu assurer ni ses cultures ni un tracteur. "C'est vrai que c'est l'environnement qui nous plaisait et aujourd'hui le paysage est affreux", se désole-t-il en désignant du doigt le décor lunaire qui entoure Jonquières.
Comme beaucoup, il se remémore en boucle ce tragique 5 août ; son départ précipité avec ses enfants et son épouse, le feu incontrôlable, les pins d'Alep qui s'enflammaient comme des torches. Et cette voisine croisée sur le seul chemin praticable qu'ils avaient pu emprunter : "elle était avec sa fille, complètement perdue car elle n'habite à Jonquières que depuis 1 an et ne connaissait pas les chemins de traverse. Elle tremblait de peur. Si on ne les avaient pas rencontrées, elles seraient sans doute mortes toutes les deux dans les flammes".



