Frank Abagnale Jr., l'escroc le plus célèbre de la planète, n'aurait jamais été le génie du crime qu'il prétendait. Une contre-enquête historique publiée en 2020 par le chercheur Alan C. Logan dans son ouvrage The Greatest Hoax on Earth révèle que durant ses prétendues années de cavale, entre 1965 et 1970, Abagnale était en réalité presque constamment incarcéré à la prison de Great Meadow, à New York. Sa célèbre usurpation de pilote de ligne n'a duré que 90 jours et son butin auprès de la Pan Am s'élève à seulement 1 448 dollars, dérobé en signant des chèques à son propre nom.
Le mythe télévisuel de 1977
Tout commence en 1977 à New York. Sur le plateau du jeu télévisé To Tell the Truth, Frank Abagnale Jr., alors trentenaire, livre une performance théâtrale devant des millions d'Américains. Il raconte comment, mineur, il a berné les plus grandes institutions, traversé les frontières sous de fausses identités et empoché des fortunes avant d'être traqué par le FBI. En quarante-cinq minutes, l'Amérique s'attache à ce voyou flamboyant, véritable virtuose du chèque en bois. Le mythe est né.
Quelques années plus tard, Abagnale publie ses mémoires, Catch Me If You Can (Arrête-moi si tu peux), qui devient un best-seller mondial. Le livre dresse le portrait d'un caméléon humain, d'un escroc de génie qui prétend avoir toujours eu une longueur d'avance sur les policiers.
Des impostures en série
Dans ses pages, les impostures s'enchaînent. Abagnale affirme avoir exercé sans diplôme des professions prestigieuses : pilote de ligne pour la Pan Am, médecin-chef en pédiatrie dans un hôpital de Géorgie, enseignant en sociologie à l'université Brigham Young, et même procureur adjoint en Louisiane après avoir falsifié ses examens du barreau. Il se targue d'avoir encaissé plus de 2 millions de dollars de chèques frauduleux.
« De base, on est tous plutôt de bons menteurs, et ce dès l'âge de 3 ans. Mais certaines personnes ont des traits de personnalité égocentriques et grandioses qui cherchent à gagner l'attention d'autrui par tous les moyens », décrypte Frédéric Tomas, enseignant-chercheur en psychologie du mensonge à la Tilburg University aux Pays-Bas. « Elles développent une capacité à mentir sans ressentir aucune culpabilité, ni le moindre effort. »
Le cerveau configuré pour la confiance
Cet aplomb magnétique désarmait les banquiers et les autorités. Pour le spécialiste, notre cerveau est naturellement configuré pour la confiance. « Il y a une raison très simple à ça : si on commence à douter de chaque personne qu'on rencontre, la vie serait un cauchemar. » Il rappelle qu'il est illusoire de repérer un menteur à ses tics gestuels ou à son regard fuyant. « Le nez de Pinocchio qui s'allonge, ça n'existe pas. On a beaucoup de mythes sur le comportement non verbal, mais tout ça ne fonctionne pas, sinon ça serait beaucoup trop facile. »
La reconversion lucrative
Profitant d'un système médiatique fasciné, Abagnale opère au début des années 1980 sa plus belle pirouette : il se reconvertit en consultant en sécurité financière. Pendant des décennies, le FBI et les grandes banques le paient à prix d'or pour animer des séminaires et expliquer comment traquer les faussaires. « Je trouve que c'est un pur trait de génie. Il a fraudé doublement en expliquant comment détecter les fraudeurs », s'amuse Frédéric Tomas.
Ce business florissant reposait pourtant sur du vent. Dès cette époque, des journalistes d'investigation tentent de vérifier ses récits. Ils contactent les hôpitaux de Géorgie, fouillent les archives de Louisiane et interrogent les universités. Partout, la réponse est identique : son nom ne figure sur aucun registre. Les reporters publient des articles pointant ces zones d'ombre, mais le public s'en moque. La fable est trop séduisante.
Le carton hollywoodien
En 2002, Steven Spielberg s'empare de l'autobiographie et réalise Arrête-moi si tu peux, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle du faussaire. Le film est un carton planétaire, gravant définitivement le mythe Abagnale dans le marbre d'Hollywood et offrant une légitimité mondiale à son entreprise de consulting.
La contre-enquête qui change tout
Le mirage s'effondre avec la contre-enquête d'Alan C. Logan. En exhumant les registres d'écrou et les dossiers judiciaires d'époque, il démontre que le parcours d'Abagnale n'est qu'un « mirage opportuniste entièrement construit sur la crédulité humaine et la paresse des diffuseurs ». Plus cruel encore : Abagnale a été condamné pour avoir pillé le chéquier d'une modeste famille de Baton Rouge qui l'hébergeait par charité, et pour un vol de matériel dans un camp de vacances pour enfants. Rien d'un cerveau du crime, mais le profil d'un petit délinquant opportuniste. Frank Abagnale Jr. n'a jamais été le génie insaisissable qu'il prétendait être. Sa seule véritable réussite aura été de faire passer ses mensonges pour un scénario hollywoodien.



